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Société Publié le mardi 9 février 2016 | L’intelligent d’Abidjan

Alexis Gbansé Douadé, journaliste, membre de l’Association des journalistes professionnels au Pays-Bas [NVJ-IFJ], co-fondateur et promoteur du site Connectionivoirienne.net : Je reviens de l’Ouest. J’ai vu des populations frustrées, abandonnées...

En Côte-d’Ivoire depuis le 13 janvier dernier, Alexis Gbansé Douadé, journaliste, membre de l’Association des journalistes professionnels au Pays-Bas [NVJ-IFJ], co-fondateur et promoteur du site Connectionivoirienne.net met à profit son séjour pour redécouvrir les réalités sociopolitiques de son pays. Dans cet entretien, il revient de l’Ouest ivoirien où il a pu visiter la ville de Man qui fut le siège des rebelles des Fafn entre 2002 et 2011 et le quartier Carrefour de Duékoué qui rappelle les grandes horreurs de la crise postélectorale. Récit de ce qu’il y a vu, sa déception et ses attentes.

Vous arrivez à Man que vous connaissez également. Là-bas, dès qu’on y arrive, quel est le constat qui frappe tout de suite ?
Man est une ville toujours sinistrée après dix ans de rébellion. Ça, il faut le dire. C’est une ville qui avait été «démontée» par les rebelles MPIGO, MJP, MPCI et leurs supplétifs libériens en son temps. C’est-à-dire les bâtiments administratifs, tout ce qui faisait la fierté de la ville, les maisons des particuliers, toitures, portes, mobiliers etc, tout avait été emporté à l’époque. J’y ai été en 2011 en pleine guerre et j’avais pu constater l’état lamentable de la ville. Aujourd’hui, cinq années après, il y a certes une évolution mais c’est une évolution minimale.

Les traces de la rébellion y sont encore visibles ?
Oui ! Par exemple l’ancienne agence de la Bceao n’a pas été réhabilitée. Je l’ai trouvée dans le même état qu’en 2011. Il ne reste plus que le «squelette en béton » de cet immeuble. En plus l’endroit est devenu un dépotoir d’ordures. La Bceao a préféré construire un nouvel immeuble sans réhabiliter l’ancien. Donc, les stigmates sont encore là. C’est une ville qui n’est pas entretenue, une ville qui a seulement quatre ou cinq rues bitumées, il y a beaucoup de poussière surtout en période d’harmattan. On y constate des habitations anarchiques, même sur les flancs des montagnes qui entourent la ville. Quelques feux de brousse rongent les sommets des montagnes. Le Lac de Man n’existe que dans les esprits des plus âgés. Devenu un champ de légumes, il cause de nombreuses inondations pour les populations environnantes. C’est à se demander si une mairie existe dans la ville. L’hôtel ‘‘Les Cascades’’ qui faisait la fierté de Man, nous y avons passé une nuit mais le constat sur place est que ce n’est plus le même hôtel des années 70, 80 et même 90. Il y a eu des efforts de réhabilitation mais on sent encore que c’est un hôtel qui a été délaissé pendant de nombreuses années.

Que faut-il faire pour apporter un souffle nouveau à cette ville capitale de région ?
J’ai pu rencontrer et échanger avec deux anciens maires de la ville, les ex-ministres Bleu Lainé et Flindé Albert. Nous avons discuté de la ville. Je pense qu’on parle d’une capitale de région, d’une ville qui se trouve à la croisée de trois frontières, à savoir, Libéria, Guinée, Côte d’Ivoire. C’est la plus grande ville de part et d’autre de ces frontières. Donc, en tant que pôle d’entrée depuis les pays frontaliers, ville touristique de premier plan avec ses sites qu’on connaît, les autorités devraient y concentrer plus d’effort. Il faut leur dire que c’est dans l’intérêt de la Côte d’Ivoire d’aller investir à Man et de réhabiliter la ville. Je ne voudrais pas faire de la polémique mais je dirais qu’il y a beaucoup d’investissements qui ont été faits à Bouaké, Odienné, Korhogo et autres.

Oui ! Mais Man a quand même bénéficié de deux visites d’Etat ! Ce n’est pas suffisant vous voulez dire ?
Man a bénéficié de deux visites d’Etat mais des promesses ont été faites qui jusque-là n’ont pas toutes été tenues. Il y a des premières pierres qui ont été posées par le Président de la République et le Premier Ministre et ça s’est arrêté là. Je me rappelle ce qu’on me disait sur place, à savoir que, une importante artère partant de la Préfecture au Lycée Moderne dont le premier coup de pioche pour le bitumage a été donné avant l’élection présidentielle. Le constat est que des mois après, les travaux n’ont toujours pas démarré.

De la ville de Man, vous allez dans quelques villages du département. Là-bas quel est le constat ?
Il faut retenir que Houphouët en son temps avait fait des efforts de bitumage qui sont encore visibles. Pour dire les routes principales reliant certaines localités sont relativement bonnes. Ces voies tiennent encore même si le conducteur doit rester vigilant. Elles ne sont pas trop dégradées. Mais dès lors qu’on quitte les artères principales pour se rendre dans les villages, là, il y a encore beaucoup d’efforts à faire. Par exemple, il nous est arrivé de voir dans des villages, des écoles primaires en cabane ou en appâtâmes. De sorte que certains amis me demandent si cela est encore possible en Côte d’Ivoire en 2016. De jeunes enseignants y sont sans logements décents. Ils se rabattent sur ce qu’on appelle des entrer-couchers. Des villages sont sans électricité. Je me demandais s’il y a un Conseil régional là-bas dans cette région.

Pourquoi ? Vous n’avez pas vu de réalisations de ce Conseil ?
Pas vraiment, oui peut-être, une grosse bâtisse qu’on m’a présentée comme le domaine [résidence] privé de l’actuel ministre ivoirien des Affaires Étrangères, monsieur Mabri Toikeusse surplombe la ville. Cependant, on constate que les villages qui ont des fils hauts cadres dans l’administration publique, bénéficient de quelques infrastructures dont le profilage des routes. Par contre les villages qui n’ont pas cette chance sont obligés d’attendre le passage d’exploitants forestiers pour bénéficier de réhabilitation des voies. Ce qu’on constate surtout, c’est que ces villages ont tous été fatigués par la guerre. Les villageois vous diront qu’ils ne sont pas encore sortis de la guerre, que les stigmates sont encore présents, physiquement et psychologiquement. L’activité économique n’a pas encore repris telle qu’elle était avant la guerre.

Et pour vous qui avez vu tout cela, qu’est-ce qui retarde les choses ? Pourquoi ces villageois ont encore le sentiment de vivre la guerre ?
Il faut dire que beaucoup des leurs ont fui la crise et la guerre. Ils ne sont pas encore tous revenus. Ils estiment que la situation sécuritaire n’est pas encore ce qu’ils espèrent. De deux, il y a le manque de volonté politique. En tant qu’Ivoirien et non en tant que fils de l’Ouest, moi je pense que c’est la région qui a payé le plus lourd tribut de la guerre. Donc, c’est sans calcul politicien que cette zone devait être classée comme prioritaire. Les autorités politiques devraient faire ces efforts-là. De trois, les choses tardent à cause de la division des politiciens actuellement les plus influents dans la région. Les partisans de l’UDPCI, du PDCI et ceux du Rdr. Ils n’arrivent pas à s’entendre sur le développement de la ville. Ils s’affrontent sur leurs égos.

La région de Man, c’est d’abord le tourisme avec ‘’La dent’’ de Man, le pont de lianes etc. Que deviennent tous ces sites aujourd’hui ?
J’ai pu visiter le site du pont de lianes et la cascade d’eau de Man. Le pont de liane n’existes pratiquement plus. J’ai appris qu’il sera refait par les villageois dans la «pure tradition mystique locale » courant mars-avril de cette année. Donc, attendons de voir. La cascade d’eau existe mais elle n’a pas d’infrastructures véritables. Leur construction a débuté mais elle n’est pas achevée. On constate un brin de tourisme mais l’hôtel ‘‘Les Cascades’’ qui affichait plein avec ses 50 chambres durant le weekend de notre passage. Ce taux a baissé depuis. C’est dire que l’activité touristique n’a pas véritablement repris. Chaque fois qu’on signale des attaques à l’Ouest, les gens ont tendance à croire que l’Ouest c’est Man et cela ne motive pas les opérateurs touristiques à retourner dans la région. C’est vrai que Air Côte d’Ivoire arrive à desservir la ville deux fois par semaine mais ce n’est pas encore suffisant. Il faut une campagne pour montrer que la ville est sécurisée et il faut aussi réhabiliter les infrastructures. C’est très important de rendre la ville plus attractive. Il faut songer à rendre la ville visible par la Rti, par Fraternité Matin. Cela pourrait stimuler le tourisme local et au-delà le tourisme international.

Vous avez rencontré des opérateurs économiques sur place. Qu’est-ce qu’ils disent de leurs préoccupations ?
Ils disent surtout que le potentiel existe mais qu’il n’est pas exploité par manque d’investissements publics. Parce que ce ne sont pas les opérateurs privés qui vont refaire les rues de la ville et faire en sorte que la pression de l’eau de la Sodeci soit forte pour couvrir les besoins de la ville. Il y a donc un investissement qui est attendu et qui ne vient pas. Cela donne l’impression que la ville est délaissée.

Au regard de toutes ces difficultés, si vous aviez un lobbying à faire auprès d’investisseurs européens, il irait dans quel sens ?
Ce serait dans le domaine du tourisme. Il faut des opérateurs qui veulent investir dans le tourisme. Il faut également aller dans le sens des partenariats avec des villes, généralement européennes ou même canadiennes, pour voir celles qui pourraient aider à faire développer la ville. Man est entourée de montagnes. On y trouve du granite. Pourquoi ne pas y développer la production du pavé à base de granite ? Certains pays européens ont cette expérience du pavé dans leurs rues. La célèbre avenue des Champs-Elysées à Paris est un bon exemple. Il faut aller dans ce sens aussi. C’est également une région de cacao donc y implanter une usine de cacao ne serait pas une mauvaise idée. Mais, la richesse première et je vais toujours insister là-dessus, c’est le tourisme. Beaucoup reste à faire dans ce domaine. Construction de réceptifs hôteliers, restauration, promotion de la région, installations de tour opérator, réhabilitation de circuit touristique, les artisans etc. Une Université des Mines est annoncée dans la ville, il faut songer à la rendre plus attractive, sur le plan culturel, de l’amusement, des infrastructures sportives etc.
Pour un fils de la région qui est resté de longues années absent et qui a des projets touristiques, c’est une visite qui a été profitable. Elle nous a permis de voir, d’approcher les populations et les opérateurs économiques, de voir leurs besoins. Cela nous a surtout permis d’avoir une autre lecture, une lecture plus collée à la réalité.

CP

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