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Politique Publié le samedi 25 juin 2011 | Le Temps

Reportage au Ghana : Dur,… dur d’être un réfugié ivoirien

© Le Temps Par DR
Situation en Côte d`Ivoire : Sommet d`urgence de la CEDEAO à Abuja (Nigeria)
Vendredi 24 décembre 2010. Abuja (Nigeria). Photo: Le president du Ghana SEM John Atta Mills
La crise post-électorale en Côte d’Ivoire a poussé beaucoup d’Ivoiriens hors du pays. La majorité se trouve au Ghana. Une incursion au pays d’Atta Mills permet de toucher du doigt les conditions dans lesquelles vivent ces ivoiriens. Reportage.
Elubo, premier village ghanéen de dix mille âmes. La gare grouille de monde. L’arrestation du Président Laurent Gbagbo alimente les conversations. Elle est source de polémique entre de jeunes ivoiriens et ghanéens. « Malgré la guerre, on est mieux que vous », lancent de jeunes Ivoiriens. « Si vous avez la force, pourquoi vous n’êtes pas restés dans votre pays, répliquent les Ghanéens. C’est là-bas que vous devez bander vos muscles ». Au même moment, au poste de l’immigration, on remarque une longue file. Il s’agit des Ivoiriens, balluchons en mains ou sur la tête. De nouveaux demandeurs de refuge en terre ghanéenne. Disciplinés, ils remplissent les formalités. Un car du Hcr attend qu’ils finissent pour les conduire au camp de transit des réfugiés ivoiriens. Ils vont sans aucun doute rallonger la liste des Ivoiriens ayant fui la guerre. «Chaque jour, pas moins de deux cent cinquante nouveaux arrivants sont enregistrés au camp de transit des réfugiés d’Elubo, situé à la sortie de la ville» confie l’agent chargé de recueillir les informations. Ce qui est d’ailleurs confirmé plus tard par des arrivants rencontrés. Ce dernier contingent comptait des familles entières. Ils affirment fuir les exactions dans leurs quartiers, à Abidjan, et dans certaines villes de l’intérieur. Mlle Cynthia L. et sa tante, ainsi que le septuagénaire Guéhi P. sont traumatisés, mais soulagés d’être en terre ghanéenne. «Mon fils, je ne sais pas si je vais encore retourner à Yopougon… », lâche le vieil homme, entre soupirs. Avant d’ajouter: « je ne sais pas où se trouvent mes fils ». Quant à Cynthia L., elle et ses parents ont transité par Saïkro, village situé à une dizaine de kilomètres de Noé, ville frontalière. Où ils ont été accueillis par une famille. Leur quiétude a été perturbée avec l’arrivée des soldats d’Alassane Ouattara dans la zone. Ne supportant pas cette présence et ayant souvenir de ce qui s’est passé à Abidjan, ils ont préféré franchir la frontière. En attendant un retour futur lorsque les conditions sécuritaires le permettront. À Elubo, on rencontre deux catégories de réfugiés. Il y ceux qui louent un appartement ou logent dans des hôtels. La nuitée des chambres des hôtels accueillant la majorité des déplacés de guerre varie entre 2 500 Fcfa (sans douche) à 3500 Fcfa (avec douche). Soit 75000 et 105000 Fcfa par mois. Véritable bataille quotidienne, celle que mènent les réfugiés pour honorer cet engagement. Car nombre d’entre eux ont quitté le pays avec seulement un pantalon, une chemise, une chaussure et sans grand sou ! « Je suis sorti du pays tel que me voyez actuellement et seulement avec un billet de 10 000 Fcfa », témoigne Christian pour qui, la fermeture des banques le 14 février 2011 a été préjudiciable à nombre de réfugiés, cadres, manœuvres ou jeunes. Cette situation a été aggravée par l’impossibilité de transfert d’argent par Western union entre la Côte d’Ivoire et le Ghana au moment du déclenchement de la guerre. « Seul Money gram marche ici. Mais les frais de transfert ou de retrait sont trop élevés. Pour un mandat de 100 000 Fcfa à réceptionner, par exemple, on te prélève 15 000 Fcfa », se plaignent ceux qui ont la chance d’avoir des parents en Europe ou au pays. Ce qui est beaucoup trop, estime-t-on, « dans ce pays où rien ne coûte en deçà de 300 Fcfa; c’est-à-dire 10.000 Cedis) ». Pour Erick qui, depuis la mi-mars a précipitamment fui son quartier de Williamsville, «Tout est cher à Elubo. On y est malgré nous ». Un autre interlocuteur ne dit pas le contraire. Lui à qui manquent visiblement les chaudes nuits ambiantes de Yop City. Mais les informations provenant d’Abidjan lui indiquent que «Yop est gâté. La cité a perdu de son charme habituel». Ce qui sauve ceux qu’on pourrait aussi appeler « exilés de guerre », c’est la solidarité agissante et la générosité de ceux qui s’en sortent un peu. Ces derniers aident parfois à payer loyers ou nuitées des infortunés ou nécessiteux. Hyacinthe ne dit pas le contraire. «J`ai franchi la frontière sans argent. J`ai reçu un mandat de mes frères qui se trouvent en Europe. Mais cet argent est fini » confie-t-il, le regard plongé dans le vide. Logé dans un hôtel, ce dernier a dû, au bout d`un mois, déserter les lieux pour trouver refuge chez une vieille connaissance. «L`hôtel me revenait cher et c`est un ami qui a bien voulu m`héberger chez ses parents», explique-t-il. L’argent fait cruellement défaut. Si Mlle Angélique reçoit régulièrement de l’argent de son frère vivant en Europe, beaucoup d’autres broient du noir. Trouver de l’argent pour se loger…décemment, manger ce qu’on veut, et même appeler des proches restés en Côte d’Ivoire fait partie des équations quotidiennes difficilement résolues. Chaque jour qui passe est une autre épreuve. En fait, la plupart des réfugiés ne vivent pas ; ils survivent. Jules K. a dû fuir le jour même de l’enterrement de son père. « J’ai abandonné son corps entre les mains des autres pour m’enfuir parce qu’on m’accusait à tort d’entraîner des miliciens ». La seule question qu’il se pose aujourd’hui est la suivante : « Est-ce que je peux rentrer au pays sans crainte pour ma vie? ». En tout cas, à côté de ceux pour qui le retour n’est pas à l’ordre du jour, et qui en général, sont ceux qui ont vécu la bataille terrifiante de Yopougon, Duékoué et de N’Dotré, il y a ceux qui commencent à voir la nostalgie du pays. Sérieusement. Et qui demandent que la police et la gendarmerie reprennent du service pour les rassurer. «Il faut reconnaître que la vie n’est pas rose dans les camps de réfugiés, surtout pour nous qui logions dans des villas huppées d’Abidjan », regrettent certains des « exilés de guerre ». Ces derniers qui ont choisi de louer, individuellement ou par groupe de deux ou trois, une chambre d’hôtel, un studio ou une deux-pièces, à des prix intéressants : 20 000 ou 30 000 Fcfa de loyer mensuel fait savoir Marius. «On est obligé de payer un à deux ans de loyer d’avance ou de caution». Pour ceux qui ne le font pas, ils finissent par s’habituer à la déprime du camp de réfugiés et des tentes mais aussi à oublier, momentanément, le foutou banane ou d’igname, à la sauce graine, au « gouagouassou », au « biokeusseu », etc.
L’autre catégorie de réfugiés se trouve dans un camp aménagé pour la circonstance. Ils sont pris en charge par l`Office international de l`immigration (Oim). Se loger au camp, selon plusieurs témoignages est un vrai calvaire ! «Dormir à quatre ou cinq sous une tente d’environ 6 m2 où chaleur et froid alternent jour et nuit, c’est vraiment dur !», relève Charles. Malheureusement, les responsables du Hcr n’ont pas voulu dire leur part de vérité. Cependant, la déprime visible de nombre de pensionnaires montre qu’effectivement la vie de réfugiés n’est pas rose. Et qu’on est mieux que chez soi. Dans ce camp de transit, les conditions de vie sont réellement difficiles. « On y vit avec des serpents et autres bestioles. Il n’y a pas de toilettes et c’est souvent que des pensionnaires reçoivent la visite des serpents », se plaint l’un d’eux. Pour beaucoup « les choses ne sont pas claires, certains demandeurs semblent faire l’objet de mépris, surtout ceux qui arrivent seuls. Ceux-là sont, pour la plupart, taxés de miliciens », soutient celui qui se fait appeler «Puissance» pour masquer sa vraie identité. La situation est intenable pour les Ivoiriens. Mais leurs voix sont inaudibles devant les moyens limités des services d`immigration. «On nous sert de la nourriture au goût bizarre. Quand on se met dans le rang à 18 heures, tu peux y rester jusqu`à 22 heures», nous confie Rosane, une lycéenne de 18 ans. En principe, quand vous arrivez au camp de transit, vous en ressortez au bout de quelques jours pour une autre destination, après votre identification. Mais des Ivoiriens se plaignent de leur présence prolongée au camp d`Elubo. «Cela fait un mois que nous sommes ici, mais l`on nous refuse le droit de partir à Ampain», s`emporte Ange. «Les gens nous prennent pour des miliciens et ont peur qu`on aille de l`autre côté», renchérit-il. «Ici, nous privilégions ceux qui arrivent en famille», se défend un agent des services d`immigration, sous le couvert de l`anonymat. Après le camp de transit d’Elubo, on met le cap sur celui d’Ampain, situé à quelques kilomètres de la ville de Takoradi. Ici, on dénombre plus de dix mille réfugiés ivoiriens. Les personnes rencontrées racontent comment elles sont arrivées au Ghana. Ce n’était pas facile. « A Gesco où nous résidons, c`était la chasse aux miliciens de Gbagbo. Quand tu as la tête rasée comme moi, on t`identifie à un milicien de Gbagbo. Des amis à moi sont portés disparus. La vie était insupportable», confie l`un d’eux. Un autre jeune dit ne pas avoir de nouvelles de ses parents restés à Yopougon. « Ils ne savent pas où je me trouve; et moi, je n`ai aucune information sur leur situation», s`inquiète-t-il, les yeux embués de larmes. Selon les personnes interrogées, le processus de sélection fait grincer beaucoup de dents. « Le Hcr privilégie les familles, avant de s`occuper des autres cas », indique Armand. B. Et d’ajouter : « j’ai eu beaucoup de chance parce que je suis malade ». Si de nombreux Ivoiriens décrient le mauvais traitement au camp d`Elubo, à Ampain, les choses ne sont pas aussi meilleures: les réfugies disent manquer du minimum. Face à cette situation, de nombreux déplacés préfèrent la destination Togo. Les gens y seraient mieux traités. A 18 heures, tout le monde doit être dans le camp. C`est la consigne », indique un réfugié. A l`intérieur, la vie s`organise. Après le dîner qui s`obtient au prix de haute lutte, les réfugiés passent leur temps entre des séances de prière et des causeries de tout genre. Les Ivoiriens sont devenus très croyants depuis leur arrivée au Ghana, surtout dans un pays où pullulent de nombreuses églises à forte dominante évangélique. « Tous les dimanches, des églises mettent gracieusement des minibus à notre disposition pour nous convoyer à des lieux de culte », explique une dame. Pour les débats, ils tournent autour de la Côte d`Ivoire. Les informations en provenance du pays leur parviennent via le téléphone mobile. Et les réfugiés continuent d`affluer. Chaque jour, un véhicule de 70 places convoie à deux reprises des Ivoiriens en provenance du camp d`Elubo. Au fait, de quoi se nourrissent ces réfugiés? « On nous donne des plats de haricots ou de maïs mélangé à du soja aux qualités laissant à désirer», indiquent-ils. Pire, poursuivent-ils «nous mangeons une fois par jour, entre 18 et 19 heures. Nous nous mettons en rang pour être servis comme des enfants ». Et notre nombre de plus en plus croissant n’est pas fait pour arranger les choses. Le Hcr est obligé de construire de nouvelles tentes et donc d’étendre régulièrement la superficie occupée, et revoir ses provisions à la hausse. Dans les deux camps, ce n’est pas seulement la nourriture qui est critiquée, les conditions sanitaires et de logement le sont aussi. «Nous nous retrouvons, parfois, à quatre voire cinq sous une tente d’à peine 6 mètres carrés. Ce qui a d’ailleurs suscité, un moment donné, la grogne des pensionnaires qui ont dû s’organiser et se rendre à Accra pour se plaindre de cet état de fait ». Marie Chantal et les autres réfugiés restent amers devant leur traitement peu enviable. Lui dont la fille tombée malade au camp n’a pu bénéficier de soins adéquats. Aussi, «ai-je fait des mains et des pieds pour l’envoyer à Abidjan pour se faire soigner faute de suivi médical adéquat du Hcr ». Malheureusement, celle-ci décédera à Attécoubé alors que, lui, se trouve encore réfugié au Ghana. «Ma fille a été enterrée à mon absence !». Le regard perdu dans la douleur et la souffrance, Jean Louis qui menait une vie prospère à Abidjan, a du mal à dissimuler ses larmes. «J’ai fui la mort, mais elle m’a rattrapé au camp des réfugiés à Aiyieman, pour m’arracher ma fille. J’en suis malheureux», crie-t-il sa colère, et meurtri dans sa chair. Des malades, les deux camps en comptent, nous révèle Jean Paul, lui-même souffrant d’une grosse toux qui l’a quasiment décimé. «Nous sommes nombreux à être malades ou à être affaiblis, mais les médicaments se font rares », souligne-t-on. Mais l’espoir naissait au plan de l’amélioration des conditions sanitaires. Puisque le Président ghanéen, Atta Mills entend remédier au manque de médicaments. Il s’était engagé à fournir en stocks suffisants tout ce qu’il faut pour une meilleure prise en charge des malades. Et ce stock est arrivé le mardi 24 mai dernier ; un geste que les pensionnaires du camp apprécient à sa juste valeur. Car, ayant regagné le Ghana qui pour se réfugier, qui pour demander le droit d’asile, ces Ivoiriens ont vraiment besoin d’attention. Surtout qu’une concentration d’hommes et de femmes est source de développement de nombreux vices, surtout sexuels. Même si l’on n’en a pas la preuve formelle, c’est connu que l’extrême pauvreté fragile des catégories sociales, notamment les femmes et les jeunes.
Yacouba Gbané
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