Claude Quemar, secrétaire général du Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers monde: "Les pays de la Zone Franc ont intérêt à avoir une monnaie commune"
Français Claude Quemar, secrétaire général du CADTM (Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers monde) dénonce une injustice. Il estime que l’Afrique a été trop volée. L’exemple de fonds extorqués à la Côte d’Ivoire depuis les années 1975 à 2004, en dit long. Dans cet entretien, qu’il nous a accordé, au terme du colloque international sur l’endettement, il dit pratiquement tout.
Comment expliquez-vous que le continent Africain, le plus fourni en matières premières, soit le plus endetté?
Une des réponses qu’on peut apporter à ce paradoxe, c’est que des entreprises étrangères investissent dans les pays du Sud et rapatrient chaque année, des bénéfices largement supérieurs à ce qu’ils ont investi. Si on prend l’exemple de la Côte d’Ivoire, de 1975 à 2004, les investissements étrangers ont été de 3,500 milliards de dollars (US). Les rapatriements de bénéfices au cours de la même période, vers les maisons mères, ont été de 4,700 milliards de dollars (US). On a donc 1,200 milliard de dollars (US) qui ont été produits ici. Ce sont des richesses qui ont été produites ici et qui sont parties vers les maisons mères qui avaient investi en 30 ans. Il faut appeler les choses par leur nom. 1,200 milliard de dollars ont été volés à la Côte d’Ivoire et aujourd’hui on vous dit que vous n’avez pas les moyens pour financer votre développement. Et qu’il faut encore que vous vous endettiez. 1,200 milliard de dollars sont des chiffres qui me paraissent assez illustratifs. Puisque, cet argent traduit en Franc CFA aurait peut être utilisé pour faire des investissements productifs en Côte d’Ivoire, pour satisfaire les besoins de la production, construire des barrages, ou aider à la construction d’usines de transformation, satisfaire des besoins à la fois d’emplois et quotidiens.
Au regard de ce que vous venez de dire, est-ce que les pays en voie de développement dont la Côte d’Ivoire, peuvent se passer des services de la dette ?
Le problème n’est pas celui de s’endetter. Mais, à un moment donné, comme une famille ou n’importe qui, a besoin d’avoir un apport financier pour une dépense qui va lui apporter suffisamment de richesse, pour pouvoir, ensuite, rembourser ce prêt avec des intérêts. Mais, ce que nous dénonçons, c’est le mécanisme qui a été mis en place depuis les année 1980, depuis la crise de la dette. Une crise qui a été mise en place pour enfermer les pays du Sud dans leur ensemble. Ce système qu’on a mis en place dans les années 1980, à travers le programme d’Ajustement structurel, en particulier, est un système qui a fait qu’on a prêté de plus en plus aux pays pour ne pas qu’ils investissent et se développement, mais qu’ils remboursent les dettes précédentes. En plus de ce mécanisme pour rembourser les dettes précédentes, on leur a imposé d’autres politiques macro-économiques de gestion de l’économie nationale qui les enfonce. Cette politique empêche les pays du Sud de se développer. Parce qu’on a dit aux gens de diminuer les budgets sociaux : (Vous devez licencier la moitié des fonctionnaires, etc..). Cela se traduit par un appauvrissement de la population. On dit, vous devez ouvrir vos frontières. Mais, on a vu envahir le marché intérieur par les produits subventionnés venus du Nord (Europe, Amérique…) et qui ont ‘’cassé’’ les marchés locaux. Cela a contraint à l’exode rural de milliers d’agriculteurs. Si nous parlons d’endettement, c’est de cette dette là que nous dénonçons. Ce n’est pas l’endettement par absolu mais, c’est le mécanisme qui a été mis en place depuis les années 1980. Il est un obstacle fondamental. Parce qu’il y a une impossibilité d’investissement.
Et que faut-il alors, en ce moment précis, aux pays du Sud pour amorcer un développement réel ?
Nous disons qu’il faut annuler la dette des pays du Sud. C’est une des conditions sine qua non pour un véritable développement. Mais, cela ne suffit pas. Ce qui est important à comprendre, les réflexions que nous faisons, c’est que si on annule la dette, on ne va plus vous prêter de l’argent, et donc on ne va plus pouvoir développer notre économie. La réponse est simple. C’est que depuis 1996, pour ce qui concerne la Côte d’Ivoire, chaque année, lorsqu’on fait les comptes de ce qui entre comme dons ou nouveaux prêts, et ce qui sort comme remboursement du service de la dette, le bilan est négatif. Depuis 1996, il y a plus d’argent qui sort de la Côte d’Ivoire vers les pays du Nord que l’inverse. Donc, si vous arrêtez de rembourser la dette, tout cet argent qui représente des transferts négatifs, vous allez les avoir à votre disposition pour financer votre développement. Et ça ne marche pas que par la Côte d’Ivoire. Depuis des années maintenant, c’est les pays du Sud qui financent le développement au Nord. Derrière, tout le beau discours sur l’aide etc., la réalité c’est ça. Il y a plus d’argent qui quitte le Sud pour aller dans le Nord. Et on ne parle que d’argent. On ne parle pas de matières premières qui sont bradées. On ne parle pas de rapatriement de bénéfices dont je parlais tout à l’heure, uniquement sur le transfert de la dette. Mais, par contre, ce qui est importé, ce sont des produits à très forte valeur ajoutée. Tout ce mécanisme fait qu’on a mis en place depuis 25 ans, un système de pillage des pays du Sud.
Vous voulez dire que le désendettement est une solution à la problématique de développement en Afrique?
Pour le dire très cruellement, il n’y aura pas de développement en Afrique, tant que les pays africains seront endettés tels qu’ils le sont aujourd’hui et tant qu’il n’y aura pas de mesures d’accompagnement de cet endettement qui sont : des programmes d’ajustement structurels, même appelés dans les années 1990, cadres stratégiques de la lutte contre la pauvreté, documents stratégiques de la lutte contre la pauvreté. Il n’y aura pas de développement des pays du Sud tant que le mécanisme restera en place. Parce que le mécanisme mis en place vise à contraindre les pays du Sud, en particulier, ceux d’Afrique Subsaharienne à n’être que des producteurs de matières premières, qui sont transformées au Nord. Voilà le rôle qui est attribué aujourd’hui par les institutions financières à tous les pays d’Afrique. Uniquement producteurs de matière premières.
A vous entendre, les programmes d’ajustements structurels ont été un échec. N’est-ce pas ce que vous voulez dire ?
C’est quelque chose qui est indéniable y compris les institutions financières qu’ils ont mis en place. Ces institutions ont été contraintes de reconnaître l’échec. Le programme d’ajustement structurel s’est traduit dans tous les pays du monde, par un appauvrissement de la population, par le maintien de l’endettement continu des pays du Sud, à tel point que dix ou quinze ans après la mise sur pied du programme d’ajustement structurel depuis les années 1990, on a institué l’initiative des pays pauvres très endettés, qui elle même se traduit par des échecs. Car, cette initiative s’est traduite par un échec, reconnu par les bailleurs de fonds. Il a fallu là, en 2005, au sommet du G8, créer une nouvelle initiative qui est celle de l’allègement de la dette multilatérale, vis-à-vis du FMI et de la Banque mondiale. C’est un peu un échec, d’un point de vue financier. C’est surtout un échec absolu, mais, redoutable du point de vue social. Cela s’est aussi traduit par un appauvrissement de la population, par une baisse de la scolarité, par une baisse d’accès à la Santé, etc. Les initiateurs des programmes structurels ont été contraints de reconnaître que c’était un échec et qu’il fallait changer la politique qu’ils ont initiée pour prendre la place du programme structurel. On a changé les noms, mais le contenu reste le même. Il faut continuer à diminuer les budgets sociaux des Etats, il faut continuer les privatisations, les transferts, il faut continuer à baisser les taxes douanières, à permettre que les capitaux accumulés ici puissent repartir sans aucune taxation vers les maisons mères au Nord. On continue la même politique de pillage. Donc, on va vers le même échec.
De plus en plus, l’on parle de monnaies nationales. Pensez-vous que c’est là que réside la solution aux problèmes de développement en Afrique?
Je ne sais pas si la mise en place d’une monnaie nationale sera une réponse au problème de la pauvreté en Afrique. Ce que je sais, c’est que, les pays de la zone CFA n’ont pas la même lecture d’investissement. Ce ne sont pas les représentants élus du peuple de la zone qui décident. Ils perdent la souveraineté sur cet outil fondamentale de l’économie qui est la monnaie. Mais, pour la question, ce n’est pas à moi, de le dire. Mais, il me semble important de comprendre que les pays de la zone CFA ont intérêt à avoir une démarche commune. Ils n’ont pas à avoir une monnaie nationale, mais à avoir un seul Franc CFA. Une monnaie commune qui puisse avoir une plus grande solidité, vu les spéculations qui peuvent exister dans le monde, depuis un certain nombre d’années. On l’a vu, dans les années 1990, en Asie du Sud-Est, tous les risques qu’il y a eu sur les monnaies faibles.