La prochaine élection présidentielle a lieu dans sept mois exactement. Afin d’éviter à la Côte d’Ivoire de nouvelles souffrances liées à sa mauvaise organisation ou à des violences de tous ordres, les partis politiques ont signé, le jeudi 24 avril dernier, un Code de bonne conduite. En présence du Secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon, en visite de travail à Abidjan. L’encre n’a même pas eu le temps de sécher que l’on observe - déjà ! - des atteintes à ce code proposé par la Commission électorale indépendante. En effet, en son article 4, le Code demande aux signataires de s’interdire d’utiliser la violence sous toutes ses formes en s’engageant à «faire preuve de retenue dans les discours, écrits, attitudes, comportements et à respecter les opinions d’autrui…». Le week-end dernier, soit exactement deux jours après sa signature, les présidents du FPI et surtout du PDCI, qui étaient en tournée dans le nord et dans le sud-ouest, ont tiré des salves annonciatrices d’une vraie campagne électorale agitée. Contrairement à l’engagement pris à l’article 17 du Code de bonne conduite de «compétir dans un esprit de fraternité, de loyauté, faire preuve de fair-play, œuvrer au maintien de la paix et à la préservation de l’unité nationale et la cohésion sociale». Les propos d’Affi N’Guessan à Korhogo mais surtout ceux de Bédié à Soubré sont un sérieux avertissement pour la CEI, Blaise Compaoré, le facilitateur du dialogue direct, Ban Ki-moon, le Secrétaire général de l’Onu... Car ce Code de bonne conduite ressemble fort à un vœu pieux! Les élections à venir risquent d’engendrer des violences graves, si la peur de perdre conduit les leaders politiques à braquer leurs militants les uns contre les autres. Voici deux extraits des discours tenus par l’un et l’autre. Au meeting de clôture de sa tournée à Ferké et Korhogo, le président du FPI, Affi N’Guessan, a invité les populations à «tourner le dos au PDCI-RDA, un parti fatigué et dépassé et au RDR, un parti violent qui ne crée que des problèmes à ses propres militants». Ces propos sont rapportés par Notre Voie du lundi 28 avril en page 4.
On pourrait cependant les considérer juste comme de petites «piques» par rapport aux paroles prononcées, au bord de la Nawa, par le président du PDCI, Henri Konan Bédié. Toute la presse a repris ses propos dont ceux-ci: «La Côte d’Ivoire est une République qui ne peut accepter d’avoir à sa tête des dirigeants antidémocratiques, installés par la force et l’achat des consciences, qui se maintiennent par la violence et dans le sang et qui refusent d’aller aux élections. Il y a un terme pour qualifier ces responsables: ce sont des dirigeants autoproclamés ou tout simplement des usurpateurs. Il faut que cela cesse. Ils doivent être chassés comme des malpropres…» De deux choses l’une: ou bien le gendarme (la CEI) rappelle rapidement à l’ordre tous ceux qui se rendent coupables de dérapages verbaux graves, ou bien le jeu de massacre se poursuit. Et de plus belle! Avec, pour conséquence directe prévisible, la résurgence des tensions entre les communautés dans les villages; et surtout dans les zones forestières où allogènes et autochtones sont mis sous pression au nom de l’ethnie, de la région et de la religion. Il faut impérativement briser le cercle vicieux, désamorcer la bombe. Un observatoire de la parole politique doit se mettre rapidement en place pour brandir les cartons jaune et rouge, selon la gravité des propos tenus. Il y a urgence à agir, avant que le Code de bonne conduite ne devienne un vœu pieux. Peine perdue? On serait fortement tenté de le penser, car nos leaders politiques semblent toujours envoûtés et transformés par la foule de leurs militants. Face à eux, ils lancent, très souvent, des bourdes regrettables qui les galvanisent, mais fragilisent la cohésion nationale et le retour à la paix après les élections. Et pourtant, M. Robert Mambé Beugré a su, en des termes choisis, interpeller les leaders politiques avant la signature du Code de bonne conduite. Il a précisé ce jour-là que cette action résultait, en partie, de «la volonté des partis politiques ivoiriens qui ont vu le riche patrimoine de paix de notre pays s’effriter et fondre sous le joug des incompréhensions et de plusieurs déficits…». Il a instamment supplié les uns et les autres de cultiver la paix, en pensée, en parole et en action. Voici son adresse: «…Nous demandons à tous les acteurs politiques d’aider les Ivoiriens à s’inscrire résolument dans une perspective de paix et de réconciliation nationale en privilégiant la parole apaisée…». A l’évidence, les propos de Beugré Mambé sont tombés dans l’oreille d’un sourd. Dans cette foire aux injures, la sortie du président du RDR, hier, face, à la presse, donne de la noblesse à la politique. Ado a, en effet, déclaré “qu’être opposant ne veut pas dire être contre tout” et qu’il faut aider le gouvernement. Parlant de la flambée des prix, il a eu la sagesse d’affirmer: “ce n’est ni un problème ivoirien, ni africain et que cela ne devrait pas accabler un gouvernement...” Quelle élégance! Et quelle grande leçon!
Peine perdue pour le général Guiai Bi Poin et le commissaire du gouvernement, Anges Kessi? Ils s’époumonent, presque en pure perte, à vouloir moraliser les soldats, les policiers et gendarmes qui semblent avoir contracté une liaison indéfectible avec le racket. Ils ont beau estimer que 95% des barrages sur nos routes sont inutiles ou que ces corps d’élite sont gangrenés par des têtes brûlées, ils prêchent dans le désert. En pure perte; car, invoquant le mauvais exemple de ceux qui sont à l’origine de la partition du pays et qui levaient l’impôt dans leurs zones, sans être inquiétés, les policiers, militaires et gendarmes en zone gouvernementale exercent le racket sans retenue ni gêne. Ils savent qu’ils constituent une menace, avec leurs armes. Prêts à se faire entendre bruyamment, ils ont une force de nuisance dont ils ont conscience. Ils savent surtout que le désordre prendra fin bientôt, après les élections. En attendant, ils mettent en pratique cette pensée populaire: «Avant de mourir, caïman boit de l’eau». Et comme le mouton broute là où il est attaché, ceux qui sont sur les routes rackettent au vu et au su de tout le monde. Au contraire des autres racketteurs sévissant dans la discrétion, derrière les rideaux des bureaux climatisés. Donnant ainsi raison à ceux qui proclament: «Tous les oiseaux mangent du mil; seuls ceux qui dorment dans les champs de mil sont appelés mange-mil». Autant dire que si la lutte devait réellement être engagée, elle emporterait beaucoup de personnes et différents groupes sociaux auxquels on ne pense pas immédiatement: juges, avocats, directeurs financiers, journalistes… La liste n’est pas exhaustive, loin s’en faut! N’est-il pas curieux d’ailleurs que ceux qui dénoncent l’impunité crient au loup chaque fois qu’ils font l’objet d’une simple plainte?