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Éditorial : Que d’ingrédients!

 

 
 
 mardi 6 mai 2008 - Par Fraternité Matin Taille des caractères

    

Le Président de la République traverse Abidjan tous les jours. Aucune commune, on peut l’affirmer, n’est inconnue de Laurent Gbagbo. Les raisons sont aussi diverses les unes que les autres. Réconfort dans une famille éplorée. Assistance aux malades dans un établissement hospitalier. Présidence d’une cérémonie. Mais, le moment choisi par le Chef de l’Etat pour se rendre ici ou là et le motif de sa visite font souvent l’objet de commentaires qui dépassent l’entendement. L’on se souvient de cette nuit du vendredi 28 au samedi 29 mars 2008 : en compagnie de Jack Lang, ancien ministre français, le plus illustre des habitants de ce pays a entrepris une balade dans la cité des Sinclair et des… seins clairs (Merci l’artiste !). Il voulait voir, respirer l’air… des princesses et princes, de la célèbre Rue Princesse. Pour s’en faire une idée exacte. Il y a un mois et une semaine. Que de commentaires !
Il y a tout juste une semaine. Du Palais de la Culture de Treichville, où il présidait, le mercredi 30 avril 2008, l’ouverture du 10ème anniversaire du Festival international du court-métrage d’Abidjan (FICA), le Président de la République s’est senti transplanté à… Yopougon. De la tribune d’Hanny Tchelley-Etibou, Laurent Gbagbo, à part soi, s’était retrouvé dans la commune de Gbamnan Djidan Jean-Félicien. La seule citée sur les 13, du district d’Abidjan. La présentant comme «plus peuplée que certains pays africains. Yopougon peut créer son festival. Yopougon peut créer son équipe de football… ». Ainsi présentée, Yopougon est forcément bien connue du plus illustre des habitants de ce pays. Yopougon, un pays dans une ville. En même temps qu’elle est perçue comme une ville dans une ville, par l’éventail de ses services et ses activités, entre autres, Yopougon c’est aussi… un pays dans un pays, par le brassage des populations et son étendue, entre autres. Enrichie de nouveaux quartiers modernes, la ville est tellement étendue, qu’il est venu à l’esprit des gouvernants de vouloir la subdiviser en plusieurs autres communes. Cette idée reste (encore) au stade des projets et autres belles intentions. Dans tous les cas, il faut bien connaître Yopougon, pour tenter d’y circuler. La nuit, surtout. La ville s’étend à perte de vue. Même celles et ceux qui y résident n’en maîtrisent pas tous les contours et tous les détours. Nombre de visiteurs, de passage à Yopougon, se posent presque toujours la question de savoir si le maire d’une commune aussi vaste parvient, entre deux élections, à faire le tour de sa cité.
Vaste dortoir, Yopougon est, de toutes les communes d’Abidjan, celle qui a revendiqué le plus grand nombre de déplacés de guerre. Par tranches inégales, Yopougon se prénomme Millionnaire, Maroc, Mon mari m’a laissé, Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, Place C P 1, Sicobois, Toits rouges. Niangon Sud, Niangon Nord… En plus du Centre hospitalier universitaire, nul ne peut dire combien de bicoques, abusivement appelées cliniques, ont assiégé Yopougon. Des établissements secondaires, dont le lycée de jeunes filles, des grandes écoles, dont une Académie de la mer et, bien entendu, de nombreuses écoles maternelles et primaires en font une ville scolaire et universitaire. Yopougon laisse germer sa zone industrielle. Yopougon, un air de carnaval. Yop City, c’est... la ville qui a ravi la vedette de l’animation populaire nocturne à la Rue 12 de Treichville, aux 3 Cocotiers d’Abobo-gare… Sous cet angle, la «chaude» Rue Princesse de Yopougon est, à ce point, célèbre, que nombre de noctambules refusent de la fréquenter. Pour ne pas avoir à subir ce «cocktail bizarre d’alcool, de musique et de sexe». Mais, c’est là aussi que de nombreux autres tentent de tuer leurs soucis. Sinon, de les suspendre. Ou, de les mettre entre parenthèses. Peine … perdue !
Avec ses grands espaces de retrouvailles, Yopougon passe souvent pour être une cité qui accueille nombre de veillées funèbres, du jeudi au samedi. Certaines de celles qui commencent dans d’autres quartiers d’Abidjan se terminent à Yopougon. Une unité de sapeurs pompiers militaires, un peloton mobile, deux brigades de gendarmerie et quatre commissariats de police ont mission de veiller, jour et nuit, sur la sécurité des populations. Yopougon héberge aussi un palais de justice. Dans le district d’Abidjan, Yopougon est la destination prisée par les leaders politiques, soucieux de mesurer leur cote de popularité, à travers des meetings ou des marches de soutien ou de protestation. Yopougon, en effervescence continue, en ébullition constante. Là où il fait bon vivre, comme à Yopougon ; là où la solidarité est manifeste, comme à Yopougon ; c’est aussi là où tout peut dégénérer. Très rapidement. Et très facilement. De Yopougon, l’on retient le souvenir d’une cité universitaire, très mouvementée, en relations difficiles avec ses riverains ; celui d’une fracassante descente militaire dans ladite cité, très médiatisée à l’époque ; celui, encore, d’une cohabitation conflictuelle des populations avec les miliciens du GPP qui avaient fini par y atterrir, en provenance d’Adjamé. L’on se souvient également que le premier charnier, sur le sol ivoirien, a été découvert à Yopougon. Que dire des bavures policières, devenues des évènements banals à Abidjan et, particulièrement à Yopougon ? N’est-ce pas à Yopougon que l’on enregistre, pour la première fois, ce qui s’apparente, à tort ou à raison, à une réaction qui fait froid dans le dos. Une bavure policière, la ènième. Suite à cette ènième bavure policière qui date de mars 2008, les toutes premières victimes que sont les transporteurs, comme toujours, ont débrayé. Quatre jours successivement. Pleurant leur mort. Rien de bien nouveau. Les autres victimes, ces citoyens obligés d’avoir recours aux transports en commun, se sont mis à marcher. Là aussi, rien de bien nouveau. Mais voilà que, phénomène tout à fait nouveau celui-là, deux mini cars fauchent un policier, au lendemain immédiat du débrayage. Cet accident s’apparente, à tort ou à raison, à des représailles orchestrées par les chauffeurs. Autre phénomène nouveau, qui a failli se greffer à cet accident, les mouvements d’humeur des populations. Vite estompés parce que les chauffeurs des mini cars avaient tout simplement choisi de disparaître de la circulation, pour ne pas donner l’occasion aux populations de prendre parti pour les policiers. Que se serait-il produit si une bataille rangée avait opposé, d’un côté, les transporteurs, et, de l’autre, les forces de l’ordre, appuyées par habitants de Yopougon ?
N’est-ce pas Yopougon qui a donné, dès les premiers jours du mois d’avril 2008, le ton des manifestations de rue, à Abidjan, contre la flambée des prix et la vie chère ? Si c’était un refrain, il aura été repris en chœur par les communes du district d’Abidjan et les autres villes du pays. Les centrales syndicales se sont approprié les préoccupations de Yopougon, à l’occasion du 1er mai 2008, fête du travail. Parce que qu’elle est la plus grande commune d’Abidjan, Yopougon a vu partir, au défilé du 1er mai et en revenir, le plus grand nombre de travailleurs du district. Les porte-parole des travailleurs ne pouvaient, dès lors, opérer un choix autre que celui de se faire l’écho de ce que vivent les ouvriers, les agents de maîtrise et les cadres. En uniforme ou en costume, bardés de diplômes et assumant de hautes fonctions, ou simples employés, la plupart d’entre eux se retrouvent, à la fin du mois, avec le correspondant d’une bourse d’étudiant, selon le secrétaire général de la centrale Dignité. Environnement difficile où ni le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) ni le salaire minimum agricole garanti (SMAG) ne permettent de couvrir, ni le loyer d’un studio ni le prix d’une carte permanente d’autobus. Un contexte délicat où les réajustements de salaires et les avancements sont sans effet financier. Où le panier de la ménagère s’est allégé et a rétréci pour prendre la forme, au propre comme au figuré, d’un simple sachet. Les mauvaises langues - sont-elles d’ailleurs si mauvaises que cela ? - racontent que les aliments de luxe des travailleurs sont devenus le garba (manioc râpé) ou la banane braisée. Il suffit d’observer, pour réaliser, que le seul repas prévu dans la journée, est servi avec beaucoup de parcimonie, dans nombre de familles dont le père et la mère travaillent pourtant. Que dire des personnes seules et de celles et ceux qui ont perdu leur emploi et attendent que la situation s’améliore? Les travailleurs disent éprouver d’énormes difficultés pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires et donc faire face à leurs charges incompressibles. En des termes choisis, avec beaucoup d’humour, avec des images fortes, s’applaudissant de temps à autre, sagement assis, les travailleurs du 1er mai 2008 ont ouvert de nombreuses «petites parenthèses» sur de grosses «angoisses existentielles». «Stressés, inquiets, sans épargne, semblables à des coquilles vides, à des êtres sans joie, et sans projet, frustrés, aigris, violents, souffrants dans leur chair, et encore humains seulement parce qu’ils respirent encore». Voilà la caricature – signée de Mahan Gahé de la centrale syndicale Dignité - des travailleurs qui ont défilé le 1er mai 2008, conduits au palais présidentiel par leurs centrales syndicales respectives.
Décrits comme tels, ces femmes et ces hommes du public et du privé attachent un très grand prix à leur tout prochain rendez-vous avec le premier magistrat de Côte d’Ivoire. Le Chef de l’Etat l’a si bien compris, qui a choisi de reculer pour mieux sauter. C’est-à-dire, répondre, le moment venu, en étant à la hauteur des attentes des centrales syndicales et de leurs membres. Il vaut mieux échanger avec eux, quand ils sont assis, que d’avoir à les gérer quand ils sont debout. Il faut éviter que Yopougon et tous ses habitants, échantillon de l’ensemble des travailleurs de ce pays, ne bascule… Qu’une égratignure ne devienne une plaie béante! Au moment où nous mettons sous presse, un gros fait divers fait couler beaucoup d’encre et de salive: un père de famille tue sa femme et se donne la mort. Livrant à eux-mêmes leurs deux enfants de moins de six ans. Théâtre de ce drame: Yopougon. Yopougon, un grand symbole. Le grand symbole. Sur lequel il faut veiller. Parce que tout peut partir, un jour, de Yopougon. Que d’ingrédients y sont rassemblés ! Qu’il faut savoir assaisonner avec patience, amour et modération. Le salut de ce pays passe par là aussi.



Par Alfred Dan Moussa
dangbeu@yahoo.fr /dangbeu@fratmat.info

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