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Éditorial : Démocratie à la carte !

 

 
 
 mercredi 14 mai 2008 - Par Fraternité Matin Taille des caractères

    

Hommes politiques, intellectuels et artistes engagés ont beau critiquer la démocratie en la trouvant parfois injuste, élitiste avec des relents d’exclusion, ils s’accordent cependant à reconnaître qu’elle demeure de loin le meilleur consensus acceptable. Faut-il continuer à penser que la démocratie est une, indivisible et universelle, comme l’ont proclamé beaucoup d’idéologues, voire des propagandistes de ce système? Longtemps enfermée dans les sombres casernes de la pensée unique des pères fondateurs soutenus par des partis uniques qui leur conféraient des réélections avec 99,98% des voix, l’Afrique s’est retrouvée à la lumière à partir du printemps du multipartisme en 1990. Emerveillée, enthousiasmée, elle a embrassé le nouveau système avec la foi des néophytes, intransigeants, intolérants au point d’être bornés. Huit ans après, on a dû réviser les certitudes et relativiser les convictions profondes. En prenant du recul, mais aussi et surtout en observant la marche du monde, force est de constater que la démocratie est à la fois universelle et variée. Elle n’est pas unique, uniforme et univoque. Elle est plurielle, diversifiée et diverse: la démocratie est désormais à la carte ! Elle conserve certains éléments fondamentaux, comme le vote, la notion d’égalité des électeurs, la représentation…. Et pourtant que de différences! Dans la plupart des pays africains, l’organisation des élections relève de la compétence de commissions électorales indépendantes ou autonomes afin de s’affranchir de la tutelle pesante du ministère de l’Intérieur. La certification est faite par une cohorte d’observateurs internationaux. Il n’existe pas de commissions électorales autonomes ou indépendantes dans les démocraties des pays développés. Comme pour nous faire comprendre qu’il y a démocratie et démocratie! Point n’est besoin de vouloir refuser l’évidence: le monde vit au rythme de la démocratie à la carte. C’est ainsi que certains pays se sont librement imposés une limitation des mandats présidentiels. Aux Etats-Unis, un Président de la République, aussi brillant qu’il puisse être, n’a droit qu’à deux mandats consécutifs. En France, sans être expressément inscrite dans la Constitution, la jurisprudence prévoit deux quinquennats. A côté des régimes présidentiels, l’Europe a des régimes parlementaires avec des Premiers ministres forts qui exercent réellement le pouvoir. Ces régimes permettent des alternances à répétition comme le cas de Berlusconi, qui est à son troisième retour, en Italie, ou des reconductions ininterrompues à la Blair en Grande-Bretagne. Avec en prime, le passage du témoin à un fidèle compagnon et homme de confiance, Gordon Brown. Le modèle de ce jeu de passe-passe vient de Russie. Vladimir Vladimirovitch Poutine, à qui la Constitution interdisait un troisième mandat au Kremlin, organise avec succès un jeu de chaises russes. Il fait élire Dimitri Medvedev Chef de l’Etat à sa place et prend le poste de Premier ministre, afin d’assurer “la continuité de la politique conduite depuis huit ans”. Et pour montrer que même en régime présidentiel, c’est le Premier ministre qui commande, le rusé Poutine a eu l’intelligence et la prudence de prendre la tête de la liste du parti Russie unie qui, aux élections législatives en décembre 2007, a remporté 64% des suffrages. Avec plus des deux tiers des sièges de la Douma, Poutine peut démettre le Président Medvedev. Au nom de la démocratie! Faut-il faire cas de l’Argentine où par le jeu électoral, l’avocate et ex-Première dame Cristina Elisabet Fernandez de Kirchner, élue le 28 octobre 2007, a succédé à son mari, Néstor Kirchner, en toute transparence? Importe-t-il de parler de démocratie libanaise avec un partage des postes par confession religieuse?
Les Ivoiriens qui se préparent à aller aux élections doivent se départir de la frénésie collective qui les a pris dans une transe dangereuse. Il urge pour eux d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour voir et entendre ce qui se passe autour d’eux. Ils comprendront que les belles déclarations sur les droits de l’homme et l’enterrement de la françafrique par Nicolas Sarkozy ont fait place à la realpolitik. Implacable, illogique mais triomphante!
C’est ainsi que Bongo continue de demeurer le doyen respecté et ménagé. Certes, des journalistes irrévérencieux dénoncent ses 40 ans au pouvoir, son riche patrimoine en France ou son bilan peu glorieux, mais l’Elysée ne le prive pas de l’honneur des visites d’Etat. Son beau-père, Sassou Nguesso, a beau être, lui aussi, sur la liste des Chefs d’Etat prédateurs, il continue de bénéficier de la bienveillance des autorités françaises pour obtenir la sollicitude des institutions bancaires internationales (Banque mondiale, FMI, etc.). Faut-il citer la Tunisie de Zine El Abidine Ben Ali où le Président français Nicolas Sarkozy était en visite d’Etat du 28 au 30 avril dernier? Les méchantes langues parlent d’un despote qui dirige son pays d’une main de fer depuis 20 ans. Avec cependant à la clé des succès économiques enviables et enviés. Si l’on considère que l’objectif recherché par les politiques est d’assurer le développement économique, social et culturel de leurs pays respectifs, doit-on continuer à brocarder les dirigeants tunisiens? Le président du Conseil économique et social, M. Laurent Dona-Fologo, qui est un fervent partisan des régimes forts, a toujours clamé haut son admiration pour ce pays où la majorité des citoyens sont propriétaires de leurs maisons. Ce survol non exhaustif de certains régimes pose avec acuité le problème de la démocratie: la liberté doit-elle devenir licence, anarchie? La démocratie a-t-elle réellement un sens, si elle rime dangereusement avec anarchie, pauvreté endémique, famine, analphabétisme, mortalité, refus de toute autorité? Le drame zimbabwéen est une leçon à méditer. Morgan Tsvangirai a su faire preuve de patience, de discipline et de respect des institutions même contestables. Au contraire de certains leaders ivoiriens qui veulent aller à des élections en récusant le Conseil constitutionnel et la Cour suprême ou qui crient à la fraude s’ils n’ont pas gagné. Au Zimbabwe, l’opposition, parce qu’elle est crédible et solidement implantée, a gagné des élections organisées par un parti au pouvoir depuis plus de 28 ans. Trêve de chantages et de menaces!




Par Jean-Baptiste Akrou

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