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Économie Publié le mercredi 28 septembre 2011 | L’intelligent d’Abidjan

Economie / Echanges avec Emmanuel Martin, docteur en sciences économiques : ‘’Il faut mettre de l’ordre dans l’administration ivoirienne’’

Invité en terre ivoirienne par Audace Institut Afrique pour la présentation de l’audit de la liberté économique en Côte d’Ivoire, Emmanuel Martin, docteur ès sciences économiques, responsable d’Un monde Libre.org, a rendu une visite de courtoisie à la rédaction
de l’Intelligent d’Abidjan. Dans cet échange, l’économiste libéral livre ses recettes pour une Côte d’Ivoire plus prospère à travers la promotion des libertés économiques.

Quelles sont les activités d’UnmondeLibre.org partenaire d’Audace Institut Afrique ?

Nous produisons des articles republiés dans la presse et qui permettent de transmettre les idées de la liberté en s’attaquant à des problèmes concrets. L’objectif est de montrer comment les idées de la liberté peuvent résoudre tel ou tel type de problème concret. Nous organisons aussi des séminaires de formations, nous débattons à travers des
conférences dans des universités pour discuter des problèmes de libertés économiques. Nous proposons aussi des vidéos. En Côte d’Ivoire, UnmondeLibre.org est en partenariat avec Audace Institut Afrique depuis un an et demi, notamment sur des séminaires. Nous
tentons de promouvoir les libertés économiques pour montrer que le développement ne peut pas se faire sans les entrepreneurs. Il faut que les entrepreneurs puissent saisir les opportunités qui sont autour d’eux, mais pour cela, il faut un certain degré de liberté. La liberté doit aller dans le sens de faciliter la vie des gens et des entrepreneurs.

Il existe plusieurs instituts qui mesurent ce genre d’indicateurs de qualité institutionnelle comme l’Institut Fraser avec l’indicateur de liberté économique que nous avons présenté ici à Abidjan (ou par exemple la Banque Mondiale avec le Doing Business). Il y a toute une
panoplie d’indicateurs qui portent sur le système juridique. Quand les règles du jeu doivent changer tous les trois mois, les entrepreneurs eux, ne risquent pas leur capital. Il y a toute une réflexion qui est menée sur comment faire pour que les entrepreneurs aient un certain
degré de certitude sur les règles du jeu, notamment en matière de réglementation, de crédit et de la monnaie. Par exemple, la monnaie est quelque chose de très important : c’est notre intermédiaire des échanges, dans une société d’échanges justement. Si vous avez une
inflation qui est très forte, ça perturbe complètement les règles du jeu économique. Si vous êtes un entrepreneur et que vous faites un investissement sur quinze ans, si l’inflation est de 3% ou de 25%, ça change complètement la donne. D’un côté, votre projet sera rentable
et de l’autre côté, non. Si en plus cette inflation est très volatile, cela perturbe encore plus vos calculs économiques. Et évidemment cela va vous décourager d’investir. En Afrique, et en Côte d’Ivoire, il y a un potentiel entrepreneurial qui est fantastique, (tous ces gens qui sont au
bord de la route, ce sont des entrepreneurs), il ne faudrait pas avoir un regard condescendant et élitiste sur eux.

Ils ne payent pas d’impôt ni de taxes, et c’est le gouvernement qui perd de l’argent…

Absolument, c’est le gouvernement qui perd de l’argent. Le problème c’est que si l’administration faisait correctement son travail, ces gens pourraient être intégrés dans le secteur formel. Ils paieraient ainsi des taxes (pas trop élevées bien sûr sinon ce serait une mauvaise incitation !). Si chaque entrepreneur payait 5% ou 10% de taxes de son revenu, cela pourrait permettre la réalisation de certains travaux publics. Mais dans le cas d’espèce, on a une administration qui ne fait pas son travail et qui coûte cher, et des entrepreneurs qui sont poussés dans l’informel et qui ne contribuent pas, en plus, au financement de l’Etat et de l’administration publique. Vous êtes dans un système perdant-perdant.

Quelles propositions faites-vous à l’Etat de Côte d’Ivoire ?

Il faut vraiment une volonté politique de la part des décideurs en mettant de l’ordre dans l’administration. Avoir un guichet unique pour les entrepreneurs qui désirent constituer leurs documents administratifs au lieu des bureaux pléthoriques que vous avez ici.
Ça commence à se faire dans beaucoup de pays. Il faut vraiment simplifier les procédures, réduire les coûts et les délais d’obtention des documents. Il n’est plus tolérable d’attendre des mois. J’ai ouï dire que c’est en années que l’on compte la durée pour l’obtention d’un permis de construire. Il faut rationaliser l’administration. Faire en sorte que l’administration soit au service du public et non d’elle- même, pour faciliter la vie des entrepreneurs. Et là on est dans un cercle vertueux. On est dans du gagnant-gagnant.

Que pensez-vous de la sortie de crise et de la nouvelle administration ivoirienne qu’incarne le Président Ouattara, et le libéralisme qu’il prône ?

A-t-on réellement une nouvelle administration ? Le régime est-il réellement libéral ? Pour l’instant, il est difficile de répondre. Dans un premier temps, il y aurait un audit à réaliser. Chaque ministère doit auditer toute son administration, voir ce qui va et ce qui ne va pas, et surtout faire appel à des audits extérieurs, parce que si vous demandez à des bureaucrates de s’auto-évaluer, ils se trouveront évidemment fantastiques, mais noteront qu’ils ont besoin de plus de budgets ! Il faut avoir aussi la capacité politique de faire passer ce message «gentiment». Faire en sorte que le pouvoir judiciaire soit indépendant. C’est fondamental à la mise en place d’un Etat de droit.

Il faut arriver à poursuivre des gens, même hauts placés, s’ils ont commis des fautes. Les gens, quand ils ont la sensation de vivre dans une Nation respectant l’état de droit, respirent; ils se disent qu’on a des droits et des obligations, on a des lois qui sont justes et respectées
de tous de manière responsable.

Quelles sont vos relations avec les décideurs ivoiriens?

Dans le cadre des activités d’Audace Institut Afrique, j’ai discuté avec le président Mamadou Koulibaly, ce n’est peut-être pas un décideur, mais il est président de l’Assemblée Nationale. Nous avons également discuté ce matin (ndlr jeudi 22 septembre) avec M. Jean Louis Billon,
de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire, qui est aussi excédé par la corruption, le racket qu’on voit souvent sur vos routes. L’administration de M. Ouattara doit travailler pour assainir cette situation et surtout mettre l’administration au service des citoyens.

Quid du climat sécuritaire ?

Je pense que la situation s’est améliorée par rapport à l’été 2010. Il n’y a plus de barrages.

Trouvez-vous un conflit entre la liberté et la sécurité ?

La liberté nécessite un certain degré de sécurité. Mais en même temps si on dépasse un certain degré, là il y a conflit. Vous parlez des ex-rebelles j’imagine ? Si ces gens ne sont pas assez contrôlés évidemment il y a un problème. Et cela pourrait représenter un hic au niveau de la liberté économique. On m’a dit que dans certains quartiers, il y avait des ex-rebelles reconvertis en police privée quasi obligatoire. C’est un peu problématique parce qu’une police privée, ce doit être volontaire. Sinon, ça devient la mafia. Il faut donc faire très attention à une possible dérive mafieuse.

Mais n’a-t-on pas besoin d’un Etat fort plutôt que de liberté ?

Je sais qu’il y a des gens qui disent qu’en période post-crise, il faut un contrôle de prix, par exemple. Regardez ce qu’a fait l’Allemagne après la deuxième guerre mondiale en 1948. Les conseillers américains de Ludwig Erhard lui conseillaient toujours le contrôle des prix. Ça n’avait pas marché. Erhard a alors fait le choix de politiques plus libérales et en libérant les prix, la production a explosé en quelques mois. Aujourd’hui, on peut affirmer que le choix était bon, notamment en comparaison avec la France qui avait préféré la réglementation des prix et le dirigisme. Deux solutions opposées, l’une marche et l’autre non et pourtant nous étions également en période de crise. Les prix transmettent l’information sur les raretés aux acteurs du marché. Le système de prix est un système de transmission d’information. Le prix est donc le messager d’une rareté.
Si vous contrôlez le prix, si vous le bloquez, vous tuez le messager.

Quand vous contrôlez les prix au prétexte qu’ils sont « trop élevés », vous générez la pénurie. Il faut trouver des solutions ailleurs : faire baisser les prix grâce à la concurrence. Mais est-ce qu’il y a un climat des affaires qui permet une vraie concurrence ? Ou bien y a-t-il des proches du pouvoir qui détiendraient le monopole ? Si vous ouvrez le marché et que la concurrence émerge, les prix vont baisser naturellement sans aucune intervention de l’Etat. Peut-être qu’en période post-crise, on peut donner des bons aux gens pour pouvoir s’acheter la nourriture qu’il faut. Mais bloquer les prix empêche complètement les ajustements sur le marché entre l’offre et la demande. Et les pénuries vont durer.

Quels résultats ont donné vos expertises ?

Nos idées malheureusement n’ont pas encore filtré à travers l’administration. Ce qui compte le plus pour nous à ce stade, c’est de changer l’état d’esprit des gens, de faire avancer ces notions de liberté.
Notre action touche des universitaires, le patronat et bien d’autres, mais apparemment, ce n’est pas un sujet qui semble passionner la classe politique qui préfère les politiques plus interventionnistes qui la rassurent, à tort. C’est dommage.

L’Afrique doit-elle importer des solutions de l’Occident, notamment le libéralisme ?

J’ai deux réponses. L’Afrique a d’abord une tradition de libre marché. Il y a des entrepreneurs partout. Ses routes marchandes ont traditionnellement sillonné le continent. L’Afrique a une tradition de liberté économique. De ce point de vue, il n’y a pas de conflit avec la culture africaine. Ce n’est pas une importation de l’étranger. Je suis d’ailleurs de ceux qui pensent que le copier-coller ne fonctionne pas. Justement, une tradition que l’Afrique a importée, notamment l’Afrique francophone, est la tradition étatique et administrative. Le régime présidentiel ivoirien qui est très « Gaulliste » ressemble à une copie de la Vème République française. Ce n’est pas bon. L’institution majeure de la démocratie c’est le Parlement. Il faut parler, discuter, critiquer. Et c’est par le Parlement que toutes les lois doivent passer.

H .Digbeu, D. Villard et A. Dedi
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