Accueil    Shopping    Sports    Business    News    Annonces    Cuisine    Nécrologie    Publicité
class=logo NEWS
Comment

Accueil
News
Politique
Article



 Titrologie



Le Patriote N° 3827 du 23/8/2012

Abonnez vous aux journaux  -  Voir la Titrologie

  Sondage

 Autres articles


Comment

Politique

Interview / Cheikh Hamidou Kane : “La crise en Côte d’Ivoire, une faillite des élites ivoiriennes”
Publié le jeudi 23 aout 2012  |  Le Patriote




 Vos outils




 Vidéos

 Dans le dossier

Homme politique sénégalais et écrivain sénégalais, Cheikh Hamidou Kane est surtout l’auteur du best-seller « L’Aventure ambiguë ». Dans cet entretien, il raconte la formidable aventure de cette oeuvre culte de la littérature africaine. De même, en fin analyste politique, il jette un regard critique sur les pouvoirs politiques africains, impute ouvertement la crise en Côte d’Ivoire à la faillite des élites ivoiriennes. Aussi plaide t-il pour une Afrique plus unie afin de faire face aux défis de ce monde. Entretien.

Le Patriote : Vous avez publié en 1961 « L’Aventure ambiguë », qui reste, à ce jour, l’un des grands classiques de la littérature africaine. Comment a germé l’idée de cette oeuvre ?
Cheikh Hamidou Kane : En vérité, je n’ai pas eu l’idée d’écrire ce livre. Ce que j’ai fait dans les années 1954-1955 pendant que j’étais étudiant à Paris, c’est de tenir un journal dans lequel, j’ai commencé à noter mes impressions sur ce qui m’était arrivé, depuis mon enfance : l’école coranique, le milieu familial dans lequel j’avais vécu, les questions qui avaient été posées à ce milieu familial peulh musulman depuis trois générations avant moi. Ce sont des questions posées par l’arrivée du colonisateur, la défaite face au colonisateur et surtout l’arrivée de l’école. Donc, j’ai tenu un journal pour noter mes impressions et mes pensées. En 1959, quand j’ai fini mes études en France et je suis revenu au Sénégal. Un ami français, qui était chercheur et islamologue, sachant que j’avais ce journal, m’a demandé de le lui faire lire. Ce que j’ai fait. Quand il l’a lu, il m’a dit que c’était intéressant et que je devais le publier. C’est ainsi que je l’ai transformé pour en faire « L’Aventure ambiguë ».

L.P : Et le livre fut un grand succès. Vous attendiez-vous à cela ?
CHK : Non, pas du tout. C’était un journal de bord. Quand je l’ai transformé en un récit, tous ceux qui l’ont lu ont pensé que ce que je racontais était quelque chose de vrai pour eux tous. On a compris que ce que je racontais est la rencontre entre deux peuples, deux civilisations, deux cultures dont l’une avait été vaincue et dominée par l’autre. Et celle vaincue prenait conscience d’elle-même et essayait de voir quels rapports peut-elle entretenir avec les vainqueurs, autre que celle de la violence de la colonisation. Donc les Sénégalais qui ont lu le livre se sont reconnus dans ce que j’avais écrit. La plupart d’entre eux sont des musulmans et avait connu les mêmes problèmes que moi pour aller à l’école. Ce qui a été ma deuxième surprise, c’est que lorsque je suis parti du Sénégal en 1963 après les événements qui avaient abouti à la rupture entre Senghor et Mamadou Dia, j’ai réalisé que le livre était connu dans les pays que je visitais de part ma fonction à l’Unicef. Je recevais aussitôt des visites des professeurs des lycées qui me disaient : “C’est vous qui avez écrit l’aventure ambigüe ? On dirait que vous l’avez écrit pour nous”. Alors que je pensais l’écrire pour le peuple sénégalais, je trouvais des Congolais, des Nigérians, qui me disaient que ce que j’avais écrit les concernait aussi.

L.P : Sa renommée a même franchi les frontières du continent...
CHK : Effectivement ! En 1982, je me suis retrouvé à Istanbul, en Turquie. J’étais ministre du Plan du Sénégal, j’étais allé représenter mon pays à une réunion de la Banque islamique du développement. Et lorsque la presse turque a su que j’étais là, elle est venue me demander si j’étais l’auteur de « L’Aventure ambiguë ». Le livre venait d’être traduit en allemand depuis 1967 et c’est les ouvriers turcs vivant en Allemagne qui en avaient parlé en Turquie. Des enseignants, des universitaires, me disaient être concernés par ce que dit le livre parce que je suis musulman sans être arabe comme les Turcs et aussi de la culture européenne comme les Turcs sans être Européen. Après le livre a été publié aux Etats-Unis et en Angleterre. Il est étudié dans toutes les universités en Europe et aux Etats-Unis. C’est en effet une renommée extraordinaire que « L’aventure ambiguë » a dans le monde entier.

L.P : Justement, il a été vendu à combien d’exemplaires ?
CHK : C’est une question à laquelle je ne peux vraiment pas répondre parce que je n’ai pas beaucoup suivi ça. En revanche, ce que je sais, c’est qu’ il continue d’être réédité, et publié en français, portugais, italien, hébreu, pular ma langue maternelle. Il est vendu dans toutes les langues.

L.P : Votre second livre « Les Gardiens du Temple », paru 34 ans après « L’Aventure ambiguë » conte la rupture entre Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. Qu’est-ce qui opposait ces deux personnalités ?
CHK : Ce livre raconte ça en effet, mais pas seulement cela. La description que j’ai faite dans « Les Gardiens du Temple », dans le chapitre « Jour de colère, place de l’indépendance », c’est quelque chose qui s’était produite en Haute-Volta dans les années 60. C’est là trois ou quatre ans après les indépendances le peuple voltaïque était déçu que la prospérité et la liberté n’étaient pas venues. Les régimes qui se sont mis en place après le colonisateur sont des régimes à parti unique, où il n’y avait pas une liberté d’expression. Pour toutes ces raisons, il y a eu des révoltes. C’est exactement la même chose qui s’est produite au Sénégal lors des dernières élections quand on a vu des affrontements entre le pouvoir et les jeunes, les travailleurs et les partis politiques. C’est un peu cela que je décris dans « Les Gardiens du Temple », à savoir ces conflits nés des déceptions de l’indépendance. Effectivement vous avez raison, le conflit Mamadou Dia-Senghor est en arrière plan. Voila deux personnes qui se sont connues pendant 17 ans. Ils ont contribué ensemble à former le BDS, le Bloc Démocratique Sénégalais. C’était l’un des premiers partis avant et après l’indépendance. Et en 1955, lorsqu’on a voulu donner l’autonomie interne au Sénégal, Mamadou Dia a demandé à Senghor d’être le président du Conseil, comme Houphouët était président du Conseil en Côte d’Ivoire. Senghor a dit non, préférant rester député et il a laissé Mamadou Dia être président du Conseil. Donc, de 56 à 60, c’est Mamadou Dia qui dirigeait le gouvernement. Quand je suis revenu de France, j’ai travaillé dans l’équipe de Mamadou Dia et nous avons commencé à préparer l’avènement du Sénégal à l’indépendance, parce que nous, un certain nombre d’intellectuels sénégalais et moi, pensions que l’indépendance à 4 ou 5 années près, était devenue une échéance inéluctable. Depuis que les colonies anglaises avaient trouvé l’indépendance, notamment le Ghana devenu indépendant depuis 1957, nous savions que l’indépendance allait arriver. Par conséquent, plutôt que de détourner nos efforts pour savoir s’il fallait voter ou non au référendum De Gaulle, il fallait préparer l’indépendance, les structures administratives qui remplaceraient les structures coloniales, envisager la planification du développement économique du Sénégal. En 1960, le pays devient indépendant. La politique mise en place par Mamadou Dia a bien fonctionné, en particulier nous avons mis en place des coopératives pour libéraliser le commerce de l’arachide et au bout de la deuxième année, des coopératives ont acheté aux paysans l’essentiel de leurs récoltes. Tandis que les traitants sénégalais, libano-syriens ou blancs qui jusque-là achetaient cette arachide, ont été très mécontents et ont décidé qu’il fallait mettre un terme à cette expérience. Et ils ont commencé à opposer Mamadou Dia et Senghor. Et en 1962, le parti au pouvoir, les députés et le lobby des commerçants ont convaincu Senghor que Mamadou Dia voulait sa place. Ils voulaient déposer une motion de censure contre lui, et Mamadou Dia n’a pas accepté. L’assemblée nationale a voulu se réunir malgré tout et Mamadou Dia a commis l’imprudence d’envoyer la gendarmerie pour empêcher les députés de se réunir, et Senghor a dit que c’était un coup d’Etat qu’il avait tenté. Ce qui n’était pas vrai. Et il l’a arrêté, jugé et condamné à la détention à perpétuité, lui et son gouvernement, dans une enceinte fortifiée à Kédougou.

L.P : Comment expliquez-vous que 50 ans après les indépendances, l’Afrique soit encore à la traîne en matière de démocratie. Est-ce une faillite des élites du continent ?
CHK : C’est vrai, il y a eu une faillite de l’élite qui est due effectivement à un défaut de démocratie. Parce que les élites ont prétendu, en tout cas dans les pays francophones, avoir mis en place des régimes républicains démocratiques, à l’image de la constitution de la 5ème République française. On a pris dans la démocratie à l’occidentale, ce qui arrangeait le pouvoir personnel et non ce qui ne l’arrangeait pas. On a triché avec le modèle de gouvernance africaine traditionnel, car ce n’était pas un pouvoir dictatorial, contrairement à ce qu’on a voulu faire croire. Il suffit de voir dans nos empires traditionnels, du Ghana et du Mali, il y avait un partage du pouvoir et une coexistence entre les groupes de la société. Nos présidents ne se sont en rien inspirés de ça. Alors, ils ont triché aussi bien avec le mode occidental que le mode africain. Ils ont mis en place un mode hybride, et ça n’a pas marché. C’est une des causes de la faillite des élites modernes dirigeantes africaines. Une deuxième cause, c’est que les espaces dans lesquels, ces pouvoirs se sont établis ne sont pas viables. On a retenu l’Afrique telle qu’elle a été dépecée par l’occident. Les 54 Etats africains d’aujourd’hui ne correspondent à aucune réalité autre que celle imposée par les colonisateurs pour leur intérêt. L’historien Joseph Ki-Zerbo a indiqué que le continent africain a été victime d’une triple dépossession. Il a été dépossédé de son initiative politique, à partir de la colonisation. Il a été aussi dépossédé de son identité, car la gouvernance de ces pays n’était plus la gouvernance traditionnelle africaine, mais une gouvernance occidentale dévoyée. Enfin, l’Afrique a été dépossédée de son espace optimal parce que les frontières qui subdivisent ces pays ont été définies en dépit du bon sens.

L.P : Que faut-il alors pour rectifier le tir ?
CHK : Il faut que l’Afrique retrouve un espace optimal. Je ne dis pas qu’il faut effacer les frontières entre les différents pays, surtout pas par la violence. Mais, je dis qu’on doit dépasser cette logique des frontières coloniales et mettre en place des politiques d’intégration, qui pourrait réunir les 5 régions d’Afrique. On devrait mettre en place un état fédéral africain, un peu comme les Etats-Unis d’Amérique. Et on laisserait à chacun des pays, des pouvoirs locaux, à l’image des Etats qui composent les Etats-Unis. On laisserait certains pouvoirs à l’Etat fédéral, notamment la gestion des ressources, minières, diplomatie, défense. Il y a un certain nombre de prérogatives qui ne peuvent qu’être gérées par une instance fédérale. Si demain, les grands groupes français, anglais ou américains, à la recherche de matières premières africaines pouvaient avoir en face d’eux un gouvernement fédéral africain à la place des 54 pays qui existent aujourd’hui, il est probable qu’on pourrait négocier de manière plus profitable aux populations africaines, la vente de ces matières premières dont le monde a besoin. En 2040, l’Afrique aura un milliard 800 millions d’habitants. La population jeune de ce continent sera la plus jeune et la plus nombreuse au monde. Imaginez que si les jeunes Ivoiriens, Sénégalais pouvaient se déplacer et aller vendre leurs talents, aussi bien que les intellectuels formés aux meilleurs universitaires, que les marchands ambulants… Si la jeunesse africaine pouvait traverser toute ces frontières aller jusqu’en Afrique du Sud, l’Afrique deviendrait alors une nation très forte et puissante.

L.P : Etes-vous de l’avis de ceux qui pensent que la crise en Côte d’Ivoire résulte de la faillite des intellectuels ?
CHK : Oui ! Les élites ivoiriennes ont une grande part de responsabilités dans la crise en Côte d’Ivoire, qui symbolise leur faillite. Ils ont voulu tricher avec les réalités ethniques, installer l’appartenance ethnique dans le jeu politique. Ce qui est une absurdité. La Côte d’Ivoire telle que façonnée regroupe les ethnies que la colonisation africaine a réunies sur son territoire. S’il est vrai que le pays jouit d’une grande richesse comme le cacao et le café, il est clair que la main d’oeuvre vient du Nord, du Burkina Faso et d’autres pays de la sous-région. Et Houphouët-Boigny s’est rendu vite compte qu’il avait besoin des autres. C’est pourquoi, il a créé le Conseil de l’Entente. Malheureusement, les élites qui lui ont succédé, ont galvaudé cet héritage en ayant recours au concept d’ethnie. Et ces politiques n’ont pas trouvé mieux que d’instrumentaliser les populations.

L.P : Croyez-vous vraiment à un changement de mentalités politiques sur le continent ?
CHK : Oui. Et cela passe par les jeunes. Il faut que ceux qui ont moins de 30 ans, s’engagent dans les syndicats, les partis politiques pour obliger les pays à aller vers les Etats-Unis d’Afrique. Cela est possible, il suffit qu’on y croie et qu’on ait la volonté.
Réalisée par Y. Sangaré, à Dakar

LIENS PROMOTIONNELS


 Commentaires