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Fraternité Matin N° 14565 du 20/6/2013

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La Drogba-économie : Comment l’Afrique peut Créer des Emplois Autour de ses Stars du Football
Publié le jeudi 20 juin 2013  |  Fraternité Matin


Marcellin
© Fraternité Matin par Atapointe
Marcellin ALLE KOFFI
Economiste, Conseiller principal de l’Administrateur pour l’Afrique au FMI, Chevalier de l’Ordre national de Côte d’Ivoire


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Le coup d’envoi. Il y a une semaine, les manchettes des journaux ivoiriens, tout comme les sites internet nationaux et internationaux rapportaient l’information selon laquelle Didier Drogba venait d’acquérir 5% du capital de la mine d’or d’Ity située dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. C’est une très bonne nouvelle, pas seulement parce que notre Eléphant va ajouter quelques millions de francs de plus à son patrimoine personnel, mais pour le message que cet acte envoie au public ivoirien et africain, notamment aux décideurs Africains. Drogba a ouvert une voie, mais il peut mieux faire s’il est appuyé par une vision plus ambitieuse et des politiques publiques appropriées. Nous avons le devoir de l’aider à mieux faire. De la même manière que nos voix de supporteurs le motivent sur le terrain de football, nous pouvons l’aider aussi sur le terrain de l’économie nationale sur lequel il vient de s’engager de fort belle manière.

Le ballon d’or Africain a mis les pieds dans l’or, mais il peut, demain, mettre ses pieds dans des chaussures frappées d’écussons « Drogba d’or » ou «Drogba foot », gagner encore plus d’argent et surtout contribuer à bâtir une véritable Drogba-économie, une industrie qui distribue des millions d’emplois. Pour réussir dans cette voie, la Drogba-économie ou la Drogbanomie n’aura pas à réinventer la roue, mais à simplement s’inspirer de ses devancières, notamment l’empire industriel créé par le Dieu vivant du basketball américain, Michael Jordan ! La Jordanomics (Voir Encadré: Jordanomics, le paradigme), c’est une industrie organisée autour des chaussures de basket Air Jordan, qui possédait en 2012, 58 pour cent de parts de marché dans ce secteur aux USA, rapporte à Michael, un revenu annuel de 80 millions de dollars, et fournit des emplois directs et indirects à des millions de familles en Amérique et dans le monde.

Drogbanomics: mode d’emploi pour décideurs publics

Avec son entrée au capital de la mine d’or d’Ity, Didier Drogba n’est certainement pas à son premier investissement. Comme sur le terrain, l’attaquant de pointe a sans doute déjà réalisé de très bons placements dans les différentes opportunités que lui offrent les économies avancées dans lesquelles il a mené sa carrière de footballeur à ce jour. Au plan national, il a aussi avec sa fondation, entrepris un ensemble d’œuvres caritatives dont un projet d’hôpital. Mais du point de vue du développement de l’économie nationale, le ballon d’or Africain vient assurément de poser l’acte le plus important avec sa prise de participations dans la mine d’or d’Ity. Il revient aux décideurs publics de notre pays de transformer ce ballon d’essai en coup de maître en tirant le meilleur parti de cette belle passe décisive que Drogba vient de leur faire. De manière plus générale, il est temps que l’Afrique mette en œuvre des politiques publiques qui permettent d’exploiter de façon optimale le potentiel industriel immense qui sommeille en ses stars internationales de football, de Didier Drogba à Yaya Touré (Côte d’Ivoire) en passant par Samuel Eto’o (Cameroun) et autres Emmanuel Adébayor (Togo) ou Michael Essien (Ghana). Pourquoi une telle démarche, et pourquoi doit-elle être de l’initiative des autorités publiques et comment devait-on s’y prendre ?

Pourquoi nos gouvernants doivent bâtir une économie autour des stars du football ? Trois raisons au moins militent en faveur de la nécessité de développer dans nos pays, une florissante drogbaéconomie. Tout d’abord, l’expérience mondiale l’a montré, que ce soit dans le sport ou la musique, les grandes stars internationalement connues sont de puissantes enseignes commerciales. Les uns, comme Michael Jordan ou David Beckam ont créé plusieurs produits commerciaux sous leur nom. Quelques années seulement après avoir établi son règne sur la planète sprint, le Jamaïcain Usain Bolt a été aussi rapide que sur le 100 mètres pour établir sa compagnie, Bolt Athletics qui fait du business des équipements sportifs. D’autres athlètes prêtent leur nom, la notoriété née de leurs prouesses, à de grandes compagnies pour la vente de leurs produits. C’est le cas par exemple de Drogba pour les téléviseurs Samsung. Tout récemment, c’est la société Orange qui faisait signer un contrat du même genre avec cinq de nos Eléphants.

La deuxième raison tient au fait que les footballeurs Africains qui jouent dans les plus grands clubs du monde représentent aujourd’hui, peut-être les meilleurs ambassadeurs du vieux continent. En effet, pendant que dans les restaurants au bord du Potomac, le café de Diégonéfla se retrouve dans des sachets frappés de la mention « meilleur café italien » et que le cacao de Djatolilié est labellisé « meilleur chocolat suisse », l’Américain, l’Argentin, le Suédois, le Qatari ou le Chinois ne se trompera pas sur l’origine Côte d’Ivoire quand vous lui direz que vous venez du pays de Didier Drogba. En dehors de ses ressources minières et produits agricoles, les stars du ballon rond sont ainsi devenues les meilleurs « produits » échangeables pour l’Afrique. De tels produits, il faut en maximiser le profit. Malheureusement ou heureusement, les hommes d’affaires, agressifs, qui ont conseillé à Michael de créer, avec Nike, les chaussures Air Jordan, l’Afrique en manque ou n’en a pas suffisamment encore. Cela tombe bien, nos gouvernements, qui sont si proches de nos joueurs doivent lever cette contrainte et suppléer l’absence du secteur privé dans ce domaine; et l’occasion est bonne ! Ici vient la troisième raison, la plus importante d’ailleurs.

Nos Etats, aujourd’hui plus qu’hier font face au fléau du chômage, surtout le chômage des jeunes. Si rien de grand et décisif n’est fait pour absorber les flots de jeunes diplômés qui se déversent chaque année sur le marché du travail, le chômage de masse, surtout le chômage structurel est la plus grave des menaces qui se posera à notre fabrique sociale et à notre communauté de destin dans les années à venir. Il est le terreau fertile sur lequel naitront toutes les crises qui peuvent saper les fondements de nos fragiles nations. Malgré le fait que toute la planète économie s’étrangle devant les bons chiffres de croissance enregistrés par l’Afrique subsaharienne ces dernières années, tout le monde s’accorde sur le constat que cette croissance n’est pas suffisamment inclusive, c`est-à-dire qu’elle ne crée pas suffisamment d’emplois pour les populations, notamment les jeunes.

Au contraire des pays émergents d’Asie dont l’économie s’est massivement industrialisée avec une prépondérance de l’industrie manufacturière, créatrice d’emplois en grand nombre, la croissance en Afrique continue a être tirée en grande partie encore, soit par l’exportation de produits primaires (pour un tiers environ), soit par les secteurs des services comme les télécommunications ou par le BTP, qui restent très peu pourvoyeurs d’emplois. C’est pourquoi nos Etats doivent saisir toutes les opportunités qui permettent de densifier et de diversifier le secteur manufacturier, c`est-à-dire de construire sur nos sols des usines pour absorber la population active. En la matière, les usines géantes dans les secteurs textiles, de l’habillement, notamment les chaussures, ont fait leur preuve, que ce soit en Chine hier, ou au Cambodge et en Ethiopie aujourd’hui. Les chaussures et équipements sportifs, c’est justement là où Drogba représente le sésame, si nous réussissons à bien élaborer le how ?

Comment organiser la Drogbaéconomie ? Nous serions dans une Afrique où le milliardaire Ivoirien du transport par cars Kouamé N’Sikan ou le milliardaire Nigérian du ciment, Aliko Dangote, ou celui des télécoms, le Soudanais Mo Ibrahim, s’inspirant du modèle Jordan, rentrait en affaires avec Drogba pour négocier avec Adidas ou Puma en vue de créer et fabriquer des chaussures de basket « Drogba foot » ou « Drogba d’or », le monde aurait été parfait. Peut-être pas, parce que, dans une démarche de stricte rentabilité financière, ces hommes d’affaires feraient peut-être fabriquer ces chaussures au Bangladesh ou au Laos. Les gouvernements, donc les Etats, eux ont plutôt une approche de rentabilité économique, c`est-à-dire se préoccupent d’autres aspects comme le potentiel d’emplois à créer localement pour leurs mandants. C’est pourquoi la politique consiste à encadrer Didier Drogba ou Samuel Eto’o pour les faire signer un partenariat avec Adidas ou Puma ou tous les autres qui seraient bien ravis de prendre des parts de marché à Nike ou même avec Nike qui serait intéressé de rééditer son exploit avec Jordan, et renforcer sa présence en Afrique à l’aide de stars africaines adulées sur le continent. La disposition non négociable qui devra figurer dans un tel futur contrat est que les usines de fabrication de nos futurs « Drogba foot » ou « Eto’o foot » devront être absolument construites sur le sol de Côte d’Ivoire ou du Cameroun.

La renommée mondiale de ces stars est une quasi garantie de l’accès de tels produits et au marché africain et au marché international. A tous les sceptiques qui diraient qu’une telle industrie ne serait pas rentable du fait des coûts de production et du prix de vente de ces chaussures sur le marché africain, l’invitation est faite de visiter l’évolution fulgurante des chiffres récents sur la classe moyenne, grande consommatrice, sur le continent. Ils sont aussi invités à se remémorer le boom de la téléphonie cellulaire en Afrique. Qu’ils regardent enfin l’essor des chaussures de basket ces dernières années, toutes les marques rivalisant de génie dans le design des modèles qui s’accommodent désormais à toutes les tenues et à toutes les occasions, portées aussi bien par les hommes comme les femmes jeunes! La demande est là, et elle n’attend qu’une offre bien adaptée à ses besoins ; et si en plus, cette offre porte le nom des idoles de la jeunesse africaine, la probabilité de réussite d’une telle industrie est grande.

L’initiative publique que nous appelons ici peut bien s’inscrire dans la démarche globale de nos Etats d’attraction de l’investissement étranger. Ce qui suppose la mise en place, comme c’est le cas actuellement dans la plupart de nos pays, de toutes les conditions d’installation des entreprises. A la différence de nombreux autres produits pour lesquels la demande est toujours hypothétique, accroissant ainsi le risque pour l’investisseur, nous sommes ici dans un domaine où le marché potentiel existe et les enseignes que constituent nos stars ont déjà fait leurs preuves de « marketabilité » sur d’autres produits même moins accessibles aux petites bourses. En plus, de nombreuses activités connexes seraient suscitées autour d’une telle industrie d’équipements sportifs. Par exemple, l’INSSAC d’Abidjan verrait bien ses diplômés compétir pour dessiner les meilleurs modèles de « Drogba foot », développant ainsi le métier de designer pour équipements sportifs. Le caoutchouc de San-Pédro ne serait peut-être plus exporté brut et irait directement servir dans les usines ivoiriennes de chaussures!

Au delà de Drogba, le marketing des stars et équipes nationales

Proposer des partenariats win-win aux joueurs. En investissant dans l’or, Drogba vient donc de nous donner une leçon en or qui devrait nous amener à ouvrir d’autres yeux sur nos stars du football ; cette fois pas sur les coupes qu’elles peuvent nous ramener, mais de biens meilleurs trophées, ceux de l’économie et de l’emploi. Au delà de Drogba, c’est toute notre équipe nationale et sa notoriété établie par ses stars que nous devons mieux exploiter dans le sens d’en faire bénéficier l’économie. Regardons d’abord l’aspect financier. Il est ahurissant de constater qu’au moment où l’Afrique est à la recherche désespérément de moyens de financement de son développement, elle laisse filer sous son nez des ressources faramineuses. Il en est ainsi des transferts des migrants qui continuent, à ce jour, d’échapper aux circuits publics et de financer des dépenses improductives pour la grande majorité. Pourtant, selon les chiffres récents, cette manne surpasse aujourd’hui l’aide publique au développement reçue par l’Afrique et elle se chiffrera en 2014 à un demi trillion de dollars pour l’ensemble des pays en développement. Il en est aussi des sommes colossales brassées par nos joueurs professionnels et dont une partie pourrait bien être mobilisée par nos gouvernements et financer des investissements productifs qui profitent aussi bien aux athlètes eux-mêmes qu’à nos pays.

L’équipe nationale ivoirienne de football compte au bas mot, cinq milliardaires et plusieurs multimillionnaires en francs CFA. Les plus renommés - de Touré à Eboué en passant par Drogba et Kalou - ont tous maintenant mis en place des fondations. Ils font aussi des investissements pour eux-mêmes dans les pays où ils vivent, et construisent quelques immeubles dans nos capitales. Pendant ce temps, les millions de jeunes qui les admirent attendent désespérément aux abords des routes, devant leurs hôtels de mise au vert, que la richesse accumulée par leurs idoles puisse trickle down sur eux et changer leur vie. La seule manière pour que cela se produise, c’est d’aider ces joueurs à investir et gagner encore plus d’argent, en dehors du football, dans les autres branches d’activité qui puissent donner du travail à ces jeunes. En termes d’outils, un fonds souverain par exemple, pourrait bien convaincre nos joueurs d’y déposer partie de leurs avoirs et investir pour leur compte, dans des projets créateurs d’emplois, établissant ainsi des partenariats win-win au profit de l’économie nationale. Pourquoi Yaya Touré ne serait-il pas de cette façon, co-propriétaire avec des ingénieurs de l’INSET d’une start-up informatique bien florissante à Abidjan ou à Yamoussoukro ?

Mieux rentabiliser l’investissement dans l’équipe nationale. Au delà des projets dans lesquels le gouvernement peut les impliquer individuellement ou des stratégies de mobilisation d’une partie de leur capital, un autre axe important de politique doit être le marketing général de l’équipe nationale en vue de mieux rentabiliser l’argent public qui y est investi. La Côte d’Ivoire, comme le Cameroun ou le Ghana, pour ne citer que ceux là, a aujourd’hui une équipe de football dont la valeur marchande, au moins sur papier, mérite que nous soyons dans le driving seat lors des négociations que nous menons avec tous les grands sponsors et équipementiers des Eléphants. Une équipe d’un pays en voie de développement qui réussit à placer deux de ses talents (Yaya et Drogba) dans le dernier classement des trente meilleurs joueurs au monde ne doit pas ou plus se négliger. Une telle équipe doit être consciente de sa valeur marchande et se poser comme price maker, faiseur de prix, dans toutes ses négociations. Les dirigeants politiques et sportifs ont aujourd’hui les moyens d’élever le niveau de la compétition entre les sponsors et de demander à tout candidat habilleur des Eléphants pour les années à venir de commencer à installer au moins une usine sur les bords de la lagune Ebrié, et d’y fabriquer tout ou partie de ses accessoires pour les Eléphants et pour le marché africain et international. Nos équipes nationales nous ramèneraient peut-être plus de trophées si leurs maillots et autres accessoires fabriqués dans nos arrière-cours sentaient bien le bon « N’dolé » de Douala, le « Gnangnan » d’Abokouamékro ou le « Soumara » de Péguékaha! L’intérêt, bien sûr, c’est la valeur ajoutée qui est créée localement et qui contribue à donner de l’emploi aux jeunes dont les cœurs battent pour les Eléphants à chacune de leur sortie sur les stades du monde.

En dehors de l’industrie des équipements sportifs, le bargaining power qui résulterait de l’association joueurs-gouvernement peut être à l’origine de la délocalisation dans nos pays de quelques branches de multinationales. Si nous fournissons le marché pour la consommation de leurs produits, et que nous prêtons en plus la notoriété de nos vedettes pour les vendre, en retour nous serions aussi heureux d’offrir le site de production pour qu’on nous embauche quelques ingénieurs ! Nous pourrions ainsi bien dire à Samsung que ses écrans Plasma que nous aimons et que nous achetons sont beaux, mais qu’ils seraient encore plus beaux et moins chers s’ils étaient montés à Accra, Yaoundé ou Abidjan par les ingénieurs et techniciens sortis de l’INSET. Les économies dynamiques, ce ne sont pas celles qui sont réduites au simple rôle de consommation, mais bien celles qui produisent des biens et services marchands et non marchands. Nous avons, en Côte d’Ivoire, comme dans un certain nombre de pays en Afrique, les mêmes caractéristiques en termes de main-d’œuvre que la plupart des pays asiatiques dont l’émergence des économies repose sur une politique d’industrialisation active, notamment dans des secteurs de niveau technologique faible comme les textiles et l’industrie de l’habillement ou les pièces d’automobile.

La Thaïlande, le jumeau asiatique de la Côte d’Ivoire a construit aujourd’hui une économie prospère autour notamment de la fabrication et de l’assemblage des pièces de voitures de grands constructeurs mondiaux comme General Motors et Mercedes, devenant par la même occasion leur hub d’entrée sur le marché d’Asie du Sud-est. Ce jour de juillet 2012 où Didier Drogba a foulé la pelouse du stade chinois de Shanghai Shenhua, des milliers de supporters dans les gradins et des millions en dehors étaient vêtus de son maillot No 11 qui était d’ailleurs en rupture de stock. Que serait-il advenu ce jour du cacao ivoirien et de la vie du planteur de Djédjédigbeupa, si un esprit de génie avait fait croquer à Drogba, à la télé chinoise une tablette de chocolat made in Côte d’Ivoire, devant un marché de plus d’un milliard de consommateurs !? Quel impact y aurait-il eu sur l’emploi en Côte d’Ivoire si un esprit de génie lui avait en plus fait porter une paire de chaussures « Drogba foot » made in Côte d’Ivoire !? C’est sûr que ce jour là, nous aurions oublié la douleur de toutes les coupes d’Afrique manquées!

Akissi Delta comme Didier Drogba. L’analyse telle que menée ici pour les stars du football vaut aussi dans une certaine mesure pour nos vedettes de l’art et de la culture. Là aussi, la plupart des pays Africains passent à coté de leurs Bill Cosby, Beyoncé ou Jennifer Lopez. Que de produits de beauté créés et vendus par les dernières et que de familles le Cosby show a fait vivre ! Certes, le Nigéria est en passe de créer un véritable Hollywood avec son industrie cinématographique Nollywood qui pèse aujourd’hui plus de 500 millions de dollars, se classe 3ème mondiale en termes de revenus générés et emploie des millions de personnes localement et à l’étranger, pour une capacité potentielle estimée à 2 millions d’emplois. En 2010, le président Nigérian a pris l’engagement de créer un fonds de 200 millions de dollars pour aider au développement du secteur, dont le premier prêt de 250 mille dollars vient d’être attribué dernièrement. Les autres pays, y compris la Côte d’Ivoire, ont un potentiel industriel cinématographique similaire, mais encore inexploité. Une dame comme Akissi Delta et son téléfilm « Ma famille » constitue potentiellement une industrie ambulante ! Et on pourrait tout aussi bien parler de Deltanomics comme de Drogbanomics. Il y a quelques années, Delta était reçue comme un chef d’Etat au Gabon, au Congo, au Sénégal, acclamée par des foules en liesse ! Ses films sur CD piratés s’arrachaient par toutes les familles africaines dans le monde entier, alors qu’elle arrivait à peine à se payer ses frais de santé à Abidjan ! Comme le privé ne se manifeste pas, Il faut investir de l’argent public sur cette dame, l’encadrer, lui assigner des objectifs commerciaux à atteindre en retour de ce financement public, et les résultats suivront à coup sûr.

Dans un article paru dans le No. 13225 du 11 Décembre 2008 de cette même tribune, sous le titre « Crises alimentaire et financière: Leçons de politiques publiques pour les pays africains », nous soutenions que l’histoire économique récente avait fait le deuil du libéralisme strict en montrant clairement les limites du marché comme pourvoyeur de la richesse et du bonheur des nations. Le modèle économique de l’Asie de l’Est dominé par le capitalisme d’Etat est à l’origine des expériences de progrès fulgurant des peuples de ces dernières décades, pendant que le modèle du marché à tout crin étalait tragiquement ses tares avec la crise de 2008. Le Japon hier, par l’entremise de son super ministère de l’industrialisation et du commerce international (MITI), la Corée du Sud, ensuite, par ses subventions aux entreprises à l’export, la Chine aujourd’hui avec ses performantes entreprises publiques, tous ces développements ont considérablement relativisé la croyance que l’optimalité économique se trouve absolument du coté du marché pur. On peut ne pas partager telle position, mais force est de reconnaitre que pour certains secteurs, dans nos pays, parce que le secteur privé n’a pas encore suffisamment saisi le potentiel qu’ils représentent en termes de business et de profit, il est du ressort de l’Etat de jouer son rôle de « correcteur » en dernier ressort des imperfections du marché. Dans le cas précis de l’art et de la culture, nos Etats doivent corriger les asymétries d’information et réaliser les investissements fondateurs qui vont aider à révéler le potentiel de profitabilité de ce secteur.

La dernière balle. La force d’une économie, c’est sa diversité, la multiplicité et le dynamisme de ses secteurs d`activité, qui permettent la mobilité continue des facteurs de production d’un secteur à un autre, selon la conjoncture et les incitations. Au moment où tout le monde s’accorde à dire que le temps est venu pour les pays africains, après les décennies d’ajustement structurel, de profiter du momentum actuel de croissance, pour engager la transformation structurelle de leurs économies, toutes les niches porteuses de croissance et créatrices d’emplois doivent être explorées et exploitées. Des solutions innovantes doivent êtres imaginées et mises en œuvre. Le business de la célébrité, que ce soit dans le sport ou l’art doit figurer parmi ces niches où des politiques publiques innovantes doivent faire leur effet. En plus d’être des secteurs qui ne souffrent pratiquement jamais de la mauvaise conjoncture, ils peuvent même, grâce au rayonnement de nos célébrités, tirer les autres produits industriels du continent. Les jeunesses africaines qui buvaient le Coca-cola dans les années 80, le buvaient aussi au nom de Michael Jackson, du Funk et du Break dance, et connaissaient à peine le nom du président des Etat-Unis. Le rêve américain entretenu par ses stars du sport et de Hollywood fait partie des fondations immatérielles sur lesquelles repose la force de l’économie industrielle américaine et sa capacité de pénétration du marché mondial.

L’Afrique a vu passer hier, Laurent Pokou, l’homme d’Asmara, Abdoulaye Traoré dit Ben Badi, Roger Milla, Abedi Pélé et Georges Weah ; en dehors de leur gloire individuelle et quelques trophées pour leurs clubs ou leurs pays, le continent n’en a pas fait grand-chose. C’est aujourd’hui le temps des Didier Drogba, Samuel Eto’o et Yaya Touré. Ces étoiles, douées dans leur art, nous ont souventes fois procuré du bonheur, des larmes aussi. Hors du terrain, leurs actions sociales soulagent bien de déshérités de nos contrées. Mais cette approche par la distribution peut et doit être complétée par une approche par la production qui elle, donnera l’emploi et le pain à des millions de familles. Nos gouvernants doivent les y aider. De cette façon, la prochaine polémique sur Drogba à Abidjan, ce ne sera pas si oui ou non il doit être classé pour le prochain match des Eléphants ; ce sera plutôt si le modèle Eté 2016 de la chaussure « Drogba d’or » ou « Drogba foot » est plus ou moins belle que la version Eté 2015. Et la prochaine fois qu’il y aura des émeutes de supporters à Yaoundé au nom d’Eto’o, ce ne sera pas pour casser sa maison pour avoir manqué le but de qualification du Cameroun, mais ce sera pour s’arracher la nouvelle chaussure de sport à la griffe Eto’o. Ou alors ce sera tout simplement la bousculade dans les rangs des jeunes d’Abidjan ou de Yaoundé, en attente de se faire embaucher dans les usines Drogba ou Eto’o. La balle est dans notre camp !

Encadré: Jordanomics, le paradigme

Houston, Etat du Texas, jeudi 20 décembre 2012, des centaines de personnes bravent le froid glacial et les barricades de police devant un centre commercial, le Northline Mall ; d’autres plus nombreuses sont attroupées devant le Greenspoint Mall. Auntsville, Etat d’Alabama, même nuit du 20 décembre, émeutes et combats de rue entre des foules qui se disputent les meilleures places dans les rangs devant le Madison Square Mall ; la police est obligée de recourir aux bombes à eau pour contrôler la situation. Le vendredi 21 décembre, toutes les grandes chaines de télés américaines font leur une sur des scènes similaires dans plusieurs villes des Etats-Unis ! Mais que se passait-il donc cette nuit du 20 au 21 décembre ? Que faisaient ces foules immenses de jeunes et adultes devant les centres commerciaux ? Était-ce encore la fièvre de la sortie d’un nouvel I-phone ? Non ! Qu’est-ce qui liait donc toutes ces histoires, les dégâts matériels, le nombre de blessés ? Non !

Ces événements qui se sont déroulés sur pratiquement toute l’étendue du territoire américain avaient un dénominateur commun : Michael Jordan ! Plus précisément Air Jordan ou encore Nike Air Jordan! Le Dieu vivant du basketball professionnel ne venait pas de marquer encore un de ses paniers de génie dont lui seul avait le secret. Ce qui l’amenait ce jour de 2012 sous les feux de l’actualité, lui le retraité quinquagénaire, c’était plutôt la sortie ce 21 décembre 2012 du nouveau modèle, le onzième du genre, de Air Jordan, cette marque de chaussures de basket qu’il a créée en 1984, en partenariat avec le géant Nike, alors qu’il venait de rejoindre l’équipe des Chicago Bulls. Grâce à la légende que le sportif a établie par ses prouesses sur le parquet, les fanatiques supporteurs d’hier se sont transformés en encore plus fanatiques acheteurs aujourd’hui et font vivre, à travers ses chaussures, et peut-être pour l’éternité, le mythe Michael Jordan. Apres avoir été le dieu mondial du basketball, Michael Jordan est devenu aujourd’hui une industrie en lui-même, créant des produits pour tous les âges, enfants, jeunes et adultes. Faut-il mentionner la liste impressionnante de produits allant des boissons pour sportifs aux voitures en passant par les eaux de Cologne pour lesquels il a signé des partenariats ?

Selon le magazine des affaires, Forbes, Air Jordan contrôlait en 2012, 58 pourcent de l’immense marché américain des chaussures de basket, loin devant la marque de son partenaire Nike (34 %), Adidas (5,5%) et Reebook (1,6%). Et derrière cette performance, Son Altesse Jordan, confortablement assis sur ses 50 ans, gagne un revenu de 80 millions de dollars par an, bien plus qu’il ne récoltait hier sur les terrains de basket. Sa marque Air Jordan est aujourd’hui au marché des chaussures de basket ce que Michael a été au sport basketball. Le dernier modèle sorti en 2012 se vendait entre 185 et 200 dollars la paire en magasin, et entre 300 et 500 dollars sur le marché secondaire. C’est ce marché secondaire là qui intéressait la plupart de ceux qui attendaient dans le froid la nuit du 20 décembre ; et Dieu qu’ils ont fait de bonnes affaires avec la rupture rapide des stocks en magasin au matin du 21 décembre !

Sous son mythique nom, Michael Jordan, avec certainement de bons conseillers, a ainsi fondé un véritable empire industriel qui emploie des centaines de milliers de personnes aux USA et dans le monde et fait vivre des millions d’autres directement et indirectement. Ces personnes vont des designers qui dessinent les modèles de Air Jordan, aux ingénieurs qui font tourner les usines de fabrication, aux commerciaux et propriétaires de magasins, jusqu’aux techniciens de surface qui entretiennent les belles vitrines d’exposition de la marque à l’homme volant.

Marcellin ALLE KOFFI
Twitter: @AlleKoffi

(Les opinions exprimées dans cet article sont de l’auteur et ne représentent pas celles du FMI ni de son Conseil d’Administration)


Bio Express de l’Auteur

Marcellin ALLE KOFFI est économiste de formation et travaille comme Conseiller principal de l’Administrateur pour l’Afrique au Fonds monétaire international (FMI) à Washington, D.C. Il totalise plus de 12 ans d’expérience professionnelle dans la conception et la mise en œuvre de politiques économiques et dans les questions de développement des pays d’Afrique Sub-saharienne.

Avant de rejoindre le FMI en 2006, Mr ALLE KOFFI a été Chargé d’études, puis Conseiller technique du Ministre de l’Economie et des Finances de la Côte d’Ivoire (1999-2005), et Consultant à la Région Afrique de la Banque mondiale à Washington (2006).

Mr ALLE KOFFI est titulaire d’un Master en politique économique de Columbia University aux Etats-Unis et d’un D.E.A en économie publique de l’Université d’Abidjan. Il est également titulaire de parchemins postuniversitaires dont un en Leadership et politiques publiques de Harvard Kennedy School. Passionné des questions de développement de l’Afrique, l’auteur a écrit plusieurs articles dont le dernier s’intitule « Africa’s Development Conundrum : Too Rich to Rise ? », publié en Janvier 2013 par le magazine international African Business.

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