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Côte d’Ivoire : Quand l’Éléphant Barrit de Nouveau
Publié le vendredi 8 aout 2014  |  Fraternité Matin
Madani
© Autre presse par DR
Madani Maki Tall, ex directeur des opérations de la Banque Mondiale en Côte d`Ivoire
Madani Maki Tall, ex directeur des opérations de la Banque Mondiale en Côte d`Ivoire, MMT Conseils & Stratégies. Dakar, Sénégal
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Il y a trois ans, au lendemain de l’investiture du Président Alassane Ouattara à Yamoussoukro, j’avais publié une réflexion dans Fraternité Matin du 26 mai 2011 sous le titre « l’Espoir n’est pas mort… » ! Dans cette réflexion, je rappelais à la mémoire collective cette Côte d’Ivoire, pays déchiré par une crise post-électorale qui a fait plus de 3000 morts, elle-même consécutive à une crise politico-militaire longue de prêt de 10 ans et d’une sévère crise économique dont les origines remontent au milieu des années 80. Une Côte d’Ivoire où tous les clignotants étaient au rouge, la croissance économique négative, le tissu social disloqué, les infrastructures dégradées, et les institutions fortement affaiblies. Cette Côte d’Ivoire-là était au ban de la communauté internationale et était soigneusement évitée par les investisseurs sérieux. Dans cette Côte d’Ivoire là, il ne faisait pas bon vivre. L’ivoirien avait perdu de sa fierté légendaire. En somme, le barrissement de l’éléphant était devenu inaudible. Les plus fatalistes ( ?) disaient « tout ce que dieu fait est bon ». Les armes crépitaient encore dans certains quartiers et aux frontières Ouest et Est. Le doute avait fini par s’installer chez les plus optimistes de ceux que je croisais. On me disait : « le pays est gâté ; y a plus rien à faire ». Pourtant, au fond de moi, connaissant ce pays dont j’ai foulé le sol pour la première fois dans les années 80 en tant que jeune étudiant en vacances, j’étais persuadé que les ivoiriens se remettraient de cette crise. Ce n’était pas de la prophétie et encore moins les élucubrations d’un illuminé, Cette conviction profonde était fondée sur une connaissance de ce pays et de ce peuple dont l’une des caractéristiques majeure est le germe de la grandeur. La ferveur, la solennité et la mystique de la cérémonie d’investiture du cinquième Président de Côte d’Ivoire étaient un prétexte tout trouvé pour clamer ma foi en ce pays et de rappeler aux ivoiriens que l’espoir n’est pas mort, l’espoir ne meurt jamais.

Dans la même réflexion, j’ai rapporté une conversation que j’ai eue avec ma fille qui avait alors 12 ans. Je lui racontais les tribulations de cette Côte d’Ivoire riche en ressources naturelles ; premier producteur mondial de Cacao, premier exportateur mondial de noix de Cajou, véritable « machine » agro-industrielle, dotée d’un riche potentiel humain, une jeunesse inventive, créative, entreprenante et dynamique. Un pays qui dispose d’une façade maritime, un pays où il pleut pratiquement sept mois de l’année, c’est un pays dont le sous-sol regorge de pétrole, de gaz, et de minerais de toutes sortes. Je disais à ma fille que cette Côte d’Ivoire-là était capable de grandes prouesses et avait vocation à reprendre son leadership dans la sous-région et redevenir ce pays des brassages où les cours communes étaient les symboles de la communion entre des citoyens de diverses origines.

Aujourd’hui, le pays semble renaitre de manière inexorable. Le rêve d’une Côte d’Ivoire conquérante où tous les espoirs sont permis est en passe de devenir réalité. La classe politique dans sa grande majorité semble avoir tiré les leçons de la décennie de crise. Elle semble être davantage consciente que l’entêtement et le repli identitaire conduisent inexorablement à des crises dont l’ampleur et les conséquences sont imprédictibles. Les affiliations émotionnelles ont certes la peau dure, mais on entend aussi dire « Les pros-ceci ou les pros-cela, ça ne gagne plus ». Comment ne pas se féliciter du dialogue enclenché depuis la mi-2013 entre le pouvoir et l’opposition, le dégel des avoirs, le retour de nombreux exilés, le tout sur fond d’un environnement sécuritaire de plus en plus stabilisé. Le redéploiement de l’Administration sur l’ensemble du territoire se confirme et se consolide chaque jour davantage, près de 40,000 ex combattants et jeunes à risque ont étés réinsérés et de multiples infrastructures communautaires ont étés construites ou réhabilitées. Les plaies se referment progressivement et certaines cicatrices disparaissent.

Au plan économique, les acquis depuis 2011, période où le taux de croissance du PIB était en forte régression (-4.7%), sont incontestables. La Côte d’ivoire enregistre des taux de croissance économique frôlant les deux chiffres (9.8% en 2012; 8.7% en 2013 et une projection de 9 à 10% en 2014). Cette forte croissance est certes essentiellement soutenue par les investissements publics, mais également par de la valeur ajoutée créée dans le secteur agricole, les mines, le BTP, l’agro-industrie, les autres industries manufacturières et les services.

Les bienfaits de la normalisation de la situation sociopolitique se sont traduits par les réformes ayant permis l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE (pays pauvre très endetté). L’embellie économique s’est poursuivie en 2013 et en 2014. La poursuite des réformes structurelles et la relance des investissements publics et privés se sont intensifiées. Les investissements publics par exemple ont plus que doublé (115%) entre 2011 et 2012 pour atteindre les 615 milliards de FCFA, permettant ainsi le lancement des travaux de réhabilitation des universités, la voirie urbaine, la construction du pont de Jacqueville, et le 3eme pont d’Abidjan, vieux projet longtemps attendu. Sur la période 2012-2013, les investissements publics ont été de nouveau en hausse de 51% par rapport à la période précédente, et portent sur des montants de plus de 930 milliards de FCFA pour les secteurs de l’énergie, les routes, afin de renforcer les capacités logistiques du pays et son attractivité. Dans le même temps, les initiatives comme le Forum Investir en Côte d’Ivoire (ICI 2014) qui a vu la participation de plus de 3000 investisseurs potentiels représentant plus de 100 pays, les progrès réalisés dans l’amélioration du climat des affaires et la Diplomatie Économique engagée par les autorités, ont permis de rendre la destination Côte d’Ivoire plus attractive pour les investisseurs privés. Il convient à cet effet de noter en particulier l’adoption d’un nouveau code des investissements, la mise en place du guichet unique pour la création d’entreprises (plus de 5500 entreprises créées depuis 2012), la mise en place du tribunal de commerce, la simplification des procédures pour la propriété foncière. Bref ces reformes entre-autres ont permis à la Côte d’Ivoire de figurer parmi les dix pays les plus réformateurs en 2012/2013 selon le rapport Doing Business 2014. Par ailleurs le pays a bénéficié d’une bonne notation financière du trésor ivoirien par des agences de renom Moody’s et Fitch et a réussi au-delà des attentes l’émission obligataire réalisée sur les marchés internationaux. Il convient de signaler que dans le cadre d’une émission récente Euro Bond, le pays avait pour ambition de lever 500 million de dollars US et a obtenu des intentions de souscription de plus de 4700 millions de dollars confirmant ainsi le regain de confiance des marchés financiers. Dans le cadre de la CEDEAO et de l’UEMOA, le pays a renforcé son leadership et a bénéficié de concours importants de la Banque Centrale (BCEAO) afin d’appuyer les efforts des nouvelles autorités pour la relance de l’économie. En particulier, des actions conduisant au rééchelonnement des arriérés de la dette publique intérieure , l’amélioration des conditions de financement de l’économie par la baisse des taux directeurs, le relâchement des contraintes prudentielles sur les crédits bancaires à long terme et le renforcement de la liquidité des banques.

Au niveau des investissements privés, environ 7 milliards de dollars US ont été injectés dans l’économie ivoirienne depuis la sortie de la crise. C’est à dire, plus de 3000 milliards de FCFA d’investissements privés au titre de secteurs stratégiques comme l’agro-industrie, les mines (or, manganèse), l’énergie (Azito et CIPREL), et l’industrie de manufacture légère. Quant à la consommation des ménages, elle s’est accrue de 10.2% en 2012 et de 10.3% en 2013 traduisant ainsi une reprise forte du pouvoir d’achat donc de la consommation et d’une amélioration du bien-être des ménages, même si ceci pourrait être inégalement réparti. C’est là d’ailleurs un des défis majeurs de la Côte d’Ivoire. Bref, la confiance est de retour chez les citoyens et chez les investisseurs mais il faut la renforcer en travaillant davantage sur le renforcement de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption à tous les niveaux, la transparence dans les marchés publics, la réforme des banques publiques, avec l’appui de la Banque Centrale, pour mieux cibler leur rôle dans le financement de l’économie, le renforcement de la production énergétique tout en veillant à la viabilité financière du secteur, la réhabilitation et le renforcement des zones industrielles ainsi que la création de nouvelles zones, la question des inégalités et la qualité des services publics fournis aux populations. Enfin, l’emploi des jeunes en particulier reste un souci majeur, et ce, malgré les efforts consentis par le gouvernement et ses partenaires notamment la Banque Mondiale dans le cadre de diverses initiatives. Il est indéniable qu’il n’existe pas de recettes toutes faites pour créer des emplois, mais au moins trois facteurs s’imposent comme des constances : Le développement du secteur privé, la stabilité macroéconomique et la stabilité sociopolitique. Ces trois facteurs qui sont autant de défis sont en passe d’être gagnés par les autorités ivoiriennes.

Aussi, avec le retour de la paix et la volonté des autorités de conduire le pays vers l’émergence, les secteurs de l’éducation et de la santé doivent prendre une place stratégique dans toutes les politiques envisagées. Au niveau de l’enseignement primaire, des investissements importants consentis depuis 2011 et le taux brut de scolarité ont atteint 91% grâce à la reconstruction des infrastructures scolaires, au renforcement des dépenses d’investissement et à la formation d’enseignants. Si ces progrès sont notables en terme quantitatif, il convient de reconnaître que la qualité de l’éducation à ce niveau reste faible en général et nous rappelle l’urgence d’en faire un des enjeux majeurs de la décennie à venir. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, les universités ont étés rénovées et modernisées à grand frais. L’enseignement supérieur (environ 170,000 étudiants) aujourd’hui bénéficie de près de 21% des dépenses publiques du secteur de l’éducation (la moyenne dans la sous-région est de 18%). Toutefois, il convient de noter que les rythmes d’expansion actuels pourraient conduire à une demande sociale pour l’enseignement supérieur proche de 350,000 étudiants en 2020. Cette perspective impose un changement de cap et même de paradigme afin de contenir le flot, voire la caisse de résonnance que va charrier le système universitaire dans les toutes prochaines années. La professionnalisation et plus spécifiquement une meilleure adéquation formation-emploi, le renforcement du partenariat Public-privé et l’amélioration de la Gouvernance par le biais de contrat de performance doivent guider les choix stratégiques de la Côte d’Ivoire qui ambitionne l’émergence dans un horizon pas lointain. L’évocation des défis du secteur de l’éducation en particulier, est une illustration de ce qui reste à faire de travail pour contenir ce qui pourrait être sinon une bourrasque du moins le ventre mou de la croissance.

Je m’en voudrais si je n’évoquais pas ici la filière Cacao qui reste névralgique pour le développement de la Côte d’Ivoire et qui a fait l’objet d’un combat épique (c’est le cas de le dire) en vue de sa réforme. J’avais argué en son temps que le salut de la Côte d’Ivoire était intimement lié au devenir de cette filière. La Banque Mondiale, institution que je représentais en Côte d’Ivoire pendant cette période avait fait le pari d’une réforme sur laquelle peu d’observateurs, en dehors du nouveau gouvernement, de quelques experts et de quelques paysans-leaders, croyaient. Les problèmes de gouvernance dans le secteur étaient profonds, les intervenants multiples, avec souvent des intérêts contradictoires, et le producteur de cacao était celui qui tirait le moins de profit de cette culture. Les principes fondamentaux que nous avons poussés, et qui visaient à réduire la taxation globale à 22% du prix CAF, à mettre fin aux situations de rente dans la filière, à relever le prix bord-champs payé aux producteurs à au moins 60% du prix CAF, à redéfinir les rôles et à calibrer la taille des institutions de gestion de la filière pour une meilleure gouvernance mais surtout pour une plus grande efficacité dans les services rendus aux producteurs. Aussi, le programme de vente anticipées à la moyenne (PVAM) que le gouvernement, comme la Banque Mondiale, jugeait la meilleure option pour garantir un prix décent aux producteurs; programme qui avait été tant décrié au départ, est désormais accepté par tous comme ayant fait ses preuves. La qualité du cacao ivoirien s’est aussi redressée grâce à des mesures de contrôle plus strict. Si toutes ces réformes sont poursuivies avec la même rigueur, dans le cadre de la plate-forme de partenariat public-privé mise en place, on peut espérer de beaux jours pour le cacao ivoirien et par conséquent le bien-être des producteurs et des populations rurales.

Oui ! La croissance est là, forte, saluée, enviée même, mais je suis souvent interpelé en de termes qui confinent au doute : M. Tall, la croissance là, on mange pas ça ! Ou encore M. Tall, je ne sens pas la croissance dans ma poche ! Cette problématique est fondée et la Côte d’Ivoire n’a pas le monopole du débat qui va avec. Tous les économistes sérieux le reconnaissent : Une croissance forte est nécessaire, mais pas suffisante pour réduire la pauvreté et contenir les inégalités. Pour faire simple et sans rentrer dans la théorie économique et des discussions techniques et complexes sur les politiques de redistribution, on dira que s’il est vrai que pour le citoyen lambda la meilleure appréciation d’une économie forte, en pleine croissance peut se résumer à une amélioration de son pouvoir d’achat, il convient de noter que les politiques de redistribution dépendent très largement de mesures prises par les gouvernements. Une chose est sûre ; dans un contexte de forte croissance démographique, seuls des taux de croissance très élevés permettent sur une courte période de « sentir » à l’échelle individuelle l’impact direct auquel beaucoup font référence. Par ailleurs, pour renforcer les efforts de lutte contre la pauvreté, l’économie ivoirienne doit créer plus d’emplois, stables et mieux rémunérés. En ce qui concerne la qualité de vie et le bien-être du citoyen, on peut convenir que les progrès réalisés dans les secteurs de l’éducation et de la santé sont des indicateurs crédibles de l’évolution générale de la nation, notamment en matière de développement humain. En prenant ces deux secteurs et en faisant un point rapide sur les améliorations du cadre de vie (la sécurité, l’assainissement, les routes, l’eau, l’électricité, etc.) on est en mesure d’apprécier les évolutions positives enregistrées depuis 2011.

Certes, il va falloir raison garder et ne pas céder au dithyrambe car le chemin reste long, très long même. Mais, je sais d’où vient la Côte d’Ivoire qui, il y a encore quelques années, était au bord de l’abîme. Mon parcours professionnel m’a offert des responsabilités et surtout le privilège d’être témoin de la décadence, de la renaissance ou de l’émergence d’un certain nombre de pays à travers le monde. Les performances réalisées en moins de trois ans par la Côte d’Ivoire résonnent non pas comme les carillons de l’espoir dont j’avais prédit la survivance, mais au-delà comme le barrissement d’un éléphant triomphant de toutes les épreuves.

Madani Maki Tall
MMT Conseils & Stratégies
Dakar, Sénégal
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