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Cacao - Rencontre avec Dr Anga Jean Marc. Directeur exécutif de ICCO
Publié le lundi 12 janvier 2015  |  Ivoire-Presse
Cacao
© Autre presse
Cacao - Docteur Jean-Marc Anga, Directeur Executif de l`ICCO
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Docteur Anga, vous êtes Directeur Exécutif, donc à la tête de l’ICCO, vous êtes aussi Ivoirien et, avec cette double casquette, nous parions que vous suivez particulièrement l’actualité du cacao de votre pays. Quelle place occupe aujourd’hui la Cote d’Ivoire dans le contexte mondial du cacao ?

La Côte-d’Ivoire, avec une proportion variant entre 35 et 40% des exportations mondiales, est le leader incontestable parmi les pays producteurs de cacao. Pour l’année cacaoyère 2013-2014 qui vient de s’achever, le pays a enregistré une production record d’environ 1 740 000 tonnes. Pour comparaison, le Ghana, 2eme pays producteur au monde, a fourni environ 900 000 tonnes, soit un écart de plus de 800 000 tonnes. Le troisième pays, l’Indonésie, vient loin derrière, avec une production d’environ 450 000 tonnes. Par ailleurs, en termes de transformation de fèves, la Cote d’Ivoire a vu sa capacité augmenter progressivement au fil des années et, selon nos estimations, pour la campagne en cours, le pays va détrôner les Pays-Bas et devenir, non seulement le 1er pays producteur de cacao au monde, mais également le 1er mondial en matière de broyage de fèves de cacao. En termes d’apport financier, la Cote d’Ivoire est le 1er pays contributeur au budget de l’ICCO. Avec tous ces atouts, le leadership de la Cote d’Ivoire dans l’économie cacaoyère mondiale est indiscutable et ne sera pas remis en cause de si tôt.


Les bons résultats de la Cote d’Ivoire sur le terrain de la production, mais surtout en termes de capacité de broyage et de transformation peuvent-ils être considérés comme des tendances fortes et irréversibles pour ce pays ?

Permettez-moi de vous répondre de manière quelque peu sibylline en disant oui et non.
Oui, nous pensons que la Cote d’Ivoire est bien partie pour consolider sa place de leader dans le domaine du cacao mondial parce que lorsque nous observons les fondamentaux du pays en matière de potentiel du verger cacaoyer, d’expérience et d’engouement des producteurs pour leurs plantations, mais aussi et surtout la forte volonté politique affichée par le gouvernement, à travers la réforme de la filière cacao et le leadership des Ministres de l’Agriculture et du Commerce ainsi que du Conseil du Café-Cacao, il n’y pas de raisons que la tendance observée actuellement ne soit pas irréversible.
Cependant, loin de dormir sur ses lauriers, la Cote d’Ivoire se doit de faire jouer son avantage comparatif et exercer son leadership de manière stratégique en anticipant sur les tendances du marché et en se positionnant intelligemment en conséquence, afin d’éviter de faire les frais d’un retour de bâton lorsque le marché international amorcera, inévitablement, une tendance baissière. En d’autres termes, une trop grande dépendance de facteurs exogènes pourrait affecter la capacité du pays à maintenir l’engouement des producteurs pour le cacao, ou à tirer profit d’opportunités qui existent sans aucun doute à travers le monde. Un pays comme l’Indonésie, nous donne matière à cogitation sur ce plan.


Justement, attardons-nous, si vous le permettez, sur l’exemple indonésien que vous citez. Ce pays, devenu en l’espace de quelques années seulement un important pôle de transformation du cacao, peut-il être le modèle à suivre en la matière pour la Cote d’Ivoire ?

Sans aucun doute. Le cas Indonésien est édifiant à plusieurs titres et constitue l’une des « success stories » de ces dernières années parmi les pays producteurs. Le marché du chocolat de ce pays d’environ 250 millions d’habitants est en forte croissance. La valeur du marché local a pratiquement doublé en 5 ans. Le gouvernement a mis en place une politique de promotion de la consommation de cacao et chocolat, dont la célébration de la Journée du Cacao depuis 2013 (célébrée fin septembre).

Par ailleurs, pendant longtemps, la majeure partie de la production de cacao de ce pays était exportée sous forme de fèves. En 2010, le gouvernement a mis en place une politique d’industrialisation du secteur, afin de capter une proportion plus accrue de la valeur ajoutée du cacao. Les avantages espérés par cette approche comprenaient notamment la diversification de l’économie, la création d’emplois, la perception de recettes fiscales et, indirectement, l’amélioration des revenus des producteurs.

Pour favoriser les industries de transformation implantées localement, le gouvernement a décidé de l’imposition d’une taxe à l’exportation sur les fèves de cacao brut, pour un ratio allant de 5 à 15 % de la valeur exportée, ce pourcentage variant selon les fluctuations des prix mondiaux. Le taux de cette taxation, annoncé sur une base mensuelle, est basé sur un prix de référence, lui-même lié au prix mondial : plus le prix international est élevé, plus le taux de taxation est élevé.

Cela a donné un avantage comparatif aux compagnies de transformation implantées localement par rapport à celles exportant les fèves brutes (qui doivent faire face à cette taxe).

Quels sont les raisons incitatives qui poussent les broyeurs à s’installer dans ce pays ?

La raison principale qui pousse une compagnie de transformation à investir dans un pays donné est la fiscalité (incitations gouvernementales tels que prêts, subventions, exonérations fiscales, etc.).

Concernant l’Indonésie, en plus de la question fiscale, la disponibilité de fèves produites localement est un élément positif ainsi que la présence d’un marché dans la région : l’Asie (Japon, Australie exclus) est la région qui connait la plus forte croissance de la demande (+29% de hausse de la consommation de cacao sur les 5 dernières années par rapport à une hausse de 7% en moyenne au niveau mondial, voire même une baisse de 1% dans l’UE). Ce pays représente donc un marché très porteur.

Cependant, d’autres paramètres ou contraintes entrent en ligne de compte, qui concernent principalement les compagnies locales (et non à capitaux internationaux), c’est-à-dire les compagnies appartenant à des nationaux.

D’abord, les capitaux : le premier obstacle possible est le coût en capital requis pour mettre en place une usine de transformation du cacao. Il s’agit d’une activité à forte intensité de capital et qui nécessite une technologie plutôt avancée. En outre, un capital d’exploitation est nécessaire, car la production de cacao est saisonnière, avec les fèves de qualité physique plus élevées disponibles pendant la saison principale.
Ensuite, les conditions météorologiques: le climat tropical avec ses températures et une humidité élevées ne conviennent pas véritablement à un stockage prolongé des fèves ainsi que des produits semi-finis du cacao.
Enfin, les infrastructures nationales : elles peuvent être considérées comme un obstacle par rapport à un investissement dans un autre pays. Les usines de transformation de cacao ont besoin d’un apport énergétique constant pour leur fonctionnement et pour le stockage du cacao à une température adéquate.
Cependant, les broyeurs nationaux estiment que cette incitation fiscale est insuffisante et que ce sont surtout les compagnies internationales implantées en Indonésie qui en profitent. Aussi, elles ont souhaité que le gouvernement aille plus loin et décide de l’annulation des impositions sur les importations de cacao en fèves, ce qui leur permettrait ainsi d’importer plus de cacao à un coût moindre. Rappelons que la taxe sur les importations de fèves se situe entre 3.5% et 5% selon le pays d’origine (pouvant monter jusqu’à 40%). Pour comparaison, un pays comme la Malaisie applique un taux de 0%.

Les producteurs de cacao Indonésiens sont bien entendu défavorables à la levée de cette taxe sur les importations qui rendrait les fèves de cacao indonésiennes moins compétitives par rapport aux fèves importées d’Afrique par exemple.

L’Afrique pourrait-elle être la grande perdante de la transformation au profit de l’Asie ?

Quoique l’Afrique connaisse des contraintes plus fortes que l’Indonésie, notamment en matière d’infrastructures et en disponibilité de capital, les pays producteurs de cacao comme la Cote d’Ivoire ont aussi mis en place des mesures fiscales incitatives aux investisseurs. Les pays producteurs africains ont connu aussi une forte croissance des capacités de broyages. La transformation s’est ainsi accrue de 27% sur les 5 dernières années.
Il faut savoir que l’Europe (Russie y comprise) transforme en moyenne 1.6 million de tonnes de cacao alors que ses consommateurs absorbent 1.8 million de tonnes de cacao. Les USA transforment en moyenne 400,000 tonnes de cacao alors que ses consommateurs avalent 750,000 tonnes de cacao. Ces marchés sont donc importateurs nets de produit semi-finis. Cette tendance à importer des produits semi-finis devrait continuer à s’accentuer dans les années à venir, notamment au fur et à mesure que des pays au fort potentiel de consommation se signalent.
La croissance de la transformation en Indonésie s’est donc plutôt réalisée au détriment de l’Europe et des Etats-Unis.

Quelles leçons les pays africains en général et la Cote d’Ivoire en particulier ont-ils à tirer de cette émergence cacaoyère en Asie ? Est-ce une menace réelle pour eux ?

Les pays africains doivent concentrer leurs efforts d’une part sur l’amélioration des infrastructures locales, surtout aux plans industriel et énergétique, et offrir des taux d’emprunts de capitaux plus compétitifs pour les investisseurs nationaux. Il est également nécessaire d’augmenter la gamme de produits du cacao pour le marché africain, et ainsi contribuer à la hausse de la consommation. L’Afrique connait une hausse similaire à l’Asie en termes de consommation de cacao (+29% de hausse de la consommation de cacao sur les 5 dernières années), même si le point de départ est différent.
A l’ICCO, nous allons bientôt lancer une initiative majeure sur cette problématique de la transformation du cacao dans les pays producteurs, en étroite coopération avec des institutions financières telles qu’Afreximbank, avec qui nous avons signé en Novembre dernier, un protocole d’accord portant sur environ 150 milliards de francs CFA pour fournir ou garantir des prêts, à des taux préférentiels, aux opérateurs nationaux dans les pays producteurs. La prochaine assemblée générale des pays membres de l’ICCO qui se tiendra à Abidjan, du 23 au 27 mars prochain, nous permettra d’élaborer les grands axes de cette initiative.
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