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Grossesses en milieu scolaire : Radioscopie d’un fléau particulièrement accentué dans la région du Bounkani (Feature)

Publié le mardi 9 avril 2019  |  AIP


Bouna-Depuis plus d'une décennie l'école ivoirienne enregistre de nombreuses grossesses d'adolescentes. Les taux les plus élévés sont signalés dans le Nord-Est du pays en l'occurrence dans la région du Gontougo et dans celle du Bounkani où la recrudescence de ce phénomène ne cesse d'inquiéter autorités et membres de la communauté éducative. De nombreuses causes liées à des réalités de la région expliquent ce mal profond qui gangrène l'école en troublant et décimant le cursus scolaire de la jeune fille.

Quelques statistiques de la région du Bounkani

De 2009 à février 2019, le phénomène des grossesses en milieu scolaire a touché 685 filles issues de tous les cycles ( primaire comme secondaire) de la région, selon les statistiques de la direction régionale de l'éducation Nationale de l'enseignement technique et de la Formation professionnelle ( DRENETFP) de Bouna.

Ces adolescentes ont un âge qui varie entre 10 et 19 ans, souligne-t-on. Sur les 685 cas enregistrés sur la décennie, 600 grossesses ont été portées par des élèves du premier cycle du secondaire, c’est-à-dire des élèves filles inscrites dans les classes comprises de la sixième à la troisième.

De septembre 2018 à fevrier 2019 ce sont déjà 92 cas de grossesses signalées dans cette région dont huit sont en provenance du primaire, et ce, pour une année scolaire encore en cours.

Une situation alarmante devenue un véritable fléau qui frappe la gente féminine et dont on pourrait ainsi attribuer une connotation de violence basée sur le genre dans le milieu scolaire.

La persistance acariâtre du mal malgré les sensibilisations de masse

Le forum des organisations non gouvernementales (Ong) d’aide à l’enfance en difficultés (réseau de 55 Ong de promotion, de defense et de protection des droits de l’enfant) s'est employé à mener sur le terrain auprès des populations, des actions visant à freiner et à éradiquer ce fléau. Les activités ont été financées par l’UNICEF et mis en œuvre à Bouna par l'Ong Notre Grenier

Un ordre de batail dans lequel se sont également impliqués les différents directeurs régionaux de l'Education Nationale (Dren) qui se sont succédé à la tête de la région. Ceux-ci ont déployé de nombreuses stratégies de lutte contre ce phénomène. Des caravanes des sensibilisations sillonnant toute la région, des tables rondes, ateliers de formation et même l'organisation d'un symposium sur la thématique ont été effectués et les résolutions de ces travaux largement diffusées et mises à la disposition de la communauté.

Des cours de sensibilisation sur les grossesses en milieu scolaire, insérés dans les programmes scolaires dans le cadre de la campagne « Zero grossesse », initiée par le ministère de l'Education nationale, sont chaque année dispensés par des enseignants dans tous les établissements secondaires de la région. Mais force est de constater qu'en dépit de toutes ces démarches, les lignes ne semblent pas bouger, le mal demeure et reste persistant.

Après des analyses profondes qui découlent d'enquêtes menées par des organisations non gouvernementales (Ong), assistants sociaux, éducateurs spécialisés, médecins du service médico -scolaire et de certains chefs d'établissement et acteurs du système éducatif de la région, il a été enfin révélé que trois causes essentielles maintiennent en éveil le phénomène.

Les causes clés de la persistance des grossesses en milieu scolaire dans le Bounkani

Il s'agit principalement de la pauvreté des parents d'élèves. En effet, la région du Bounkani demeure l'une des plus pauvres du pays, avec des parents vivant presque tous en dessous du seuil de pauvreté.

Parmi ceux-ci, certains parviennent à vivre au quotidien grâce à une allocation trimestrielle de 36 000 FCFA octroyée par la Banque mondiale dans le cadre du projet Filets Sociaux Productifs (PFSP) démarré en 2018, destinés aux populations les plus démunies du pays.

Un sombre tableau qui présage d’une incapacité des parents à satisfaire les besoins minimaux de leurs progénitures devenant de plus en plus exigeants.

A cela, s'ajoute le phénomène des élèves éloignés de leurs parents. Ces enfants sont pour la plupart chez des tuteurs qui, eux-mêmes, n'ont pas été scolarisés. Ces derniers ont une indifférence vis à vis de l'activité scolaire de leurs protégées. D'autres élèves filles n'ayant pas pu avoir de tuteurs sont devenues locatrices de maisons, des pièces sans commodités dont les coûts oscillent entre 10 000 et 15 000 FCFA.

Vivant également dans l'indifférence des parents, elles disent ''se débrouiller'' pour joindre les deux bouts. Som Cécile, élève en classe de troisième au lycée moderne de Bouna, dit avoir reçu de ses parents un sac d'ignames et la somme de 5000 FCFA depuis la rentrée scolaire. Depuis cette date, ces derniers, qui sont paysans à Mansoudou, localité située à 27 km de Bouna, n'ont fait aucun signe de vie.

A sa descente des cours, cette jeune élève d'environ 17 ans se transforme en une serveuse de plats dans un restaurant de la ville pour espérer avoir de quoi à manger et rentrer chez elle avec de la petite monnaie. Une situation qu'elle juge difficile à vivre. L'on se demande jusqu'à quand pourra-t-elle tenir. L'option de la débauche n'est pas à écarter car n'étant pas loin.

En outre, il y a la question des pesanteurs culturelles et le Bounkani en détient assez. L’activité de ménage prend une place essentielle dans le quotidien de la jeune fille et cela dans la quasi-majorité des communautés de cette région.

En effet, ces communautés la conditionnent au point de l’amener à épouser l’idée selon laquelle le rôle et l’activité principale de la femme y compris son épanouissement se trouvent au foyer. De ce fait, l’on assiste à une surabondance de mariages précoces, des actes qui devront conduire impérativement à des grossesses.

Autre fait de culture très saillant, '' la vie de couple à distance''. Cette pratique culturelle est généralement observée dans les communautés Malinké, Camara et Koulango du Bounkani.

La Femme mariée ne vit pas sous le même toit avec son époux. Bien que mariée elle vit toujours chez ses parents à elle, et avec tous ses enfants dont elle a en charge l'éducation. Ces enfants dorlotés par la présence de leurs grands-parents vivent dans un univers de facilité, et les jeunes adolescentes se permettent la possibilité de faire n'importe quoi.

Cela se remarque par des sorties nocturnes sans contrôles et souvent prolongées. Le père vivant seul chez lui, loin des réalités vécues par ses enfants, n'a véritablement pas la maîtrise des événements. Conséquence, la survenue de grossesses non désirées sont sources de discordes au sein de la famille et cela aboutit parfois à la déscolarisation prématurée de la jeune fille.

Quelles solutions pour le Bounkani ?

La lutte contre les grossesses en milieu scolaire constitue un enjeu majeur pour le pays. Cette ambition nécessite de la part de l'Etat un investissement spécial et la mise en branle de toute la société pour la réalisation de ce vœu.

Selon la Directrice nationale de l’Alphabétisation et de l’Education non formelle du ministère de l’Education nationale s’appuyant sur les chiffres du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH), l’on estime à 84,3% le taux d’analphabétisme dans le Bounkani.

Cet analphabétisme criant et la question de la pauvreté soulignée plus haut favorisent à n’en point douter l'impossibilité parentale de mener un suivi convenable scolaire des enfants. Une situation qui doit alerter l'Etat à trouver des stratégies de lutte contre la pauvreté des parents à travers des financements de projets les prenant en compte dans leurs secteurs d'activité, de sorte à pouvoir encadrer convenablement leurs enfants.

Pour des tuteurs en charge de protégées, et parents en zone urbaine, un effort dans le suivi des jeunes peut permettre de réduire le risque de contraction de grossesses. S'informer davantage sur les rendements scolaires et les fréquentations de ces consciences fragiles, nous épargne de beaucoup de déconvenues.

Il faudra enfin se débarrasser de toute pratique culturelle à risque ayant un impact physique et psychologique sur les adolescents en général et les jeunes filles en particulier. Le fait de faire comprendre à la communauté que les mariages précoces restent inopportuns face aux défis du monde actuel passe nécessairement par l'implication sérieuse des autorités coutumières et religieuses elles-mêmes.

Imams du Bounakani et bien d'autres guides doivent s'imprégner dans la lutte contre les grossesses en milieu scolaire. Leurs rôles de leaders de communauté, dans cette dynamique, contribuera aux changements de mentalités, pour aller à l'éradication de ce fléau et permettre à la jeune fille d'évoluer dans un cursus scolaire radieux pour apporter sa contribution au développement de la nation, qui, attend beaucoup d'elle.


on/fmo

Oulaï Koatéhi Natem,
Correspondant de l'AIP à Bouna
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