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un mois après la chute de Gbagbo / le patriote revient d’Issia Le village de Désiré Tagro défiguré
Publié le samedi 14 mai 2011   |  Le Patriote




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Gabia. Cinq lettres qui traduisent à elles seules, la violence postélectorale qui a secoué la région d’Issia. Situé à une trentaine de kilomètres de la ville, le village natal de l’ancien ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro, tout aussi ancien porte-parole de l’ex-chef de l’Etat Laurent Gbagbo, a payé un lourd tribut à la crise postélectorale. A l’entrée du village, se trouve un poste de contrôle des éléments des Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Juste un long morceau de bois qui coupe la voie et qui oblige les quelques motocyclistes et cyclistes à ralentir avant de se frayer un chemin pour continuer leur route. Le corridor se trouve juste devant la résidence de l’un des dignes fils de ce petit village, en l’occurrence Désiré Tagro. Il est tenu par quelques éléments des FRCI qui veillent au grain. Avec eux, deux jeunes du village passant le temps. L’ambiance est bonne. Les FRCI et les deux jeunes ont en tout cas l’air de bien s’entendre. Après les vérifications d’usage ponctuées de quelques questions souvent provocatrices, la présence de l’équipe de reportage est signalée au chef de poste.
«Asseyez-vous. On va remettre vos pièces au chef de poste», nous indique son adjoint, un solide gaillard que nous avons trouvé en train de mâcher des grains d’arachides. Sans nous faire inviter, nous en prenons quelques uns dans sa paume. Question de briser la méfiance et de créer le contact. Il est naturellement surpris mais semble bien apprécier notre geste. «Ah chef, tu manges ça aussi? Il y en a encore», me dit-il en tendant un petit sachet qui en contenait encore. A la fin du «repas», il soulève un verre à moitié rempli de liqueur, et dit «mon frère, tiens de l’eau, il faut boire». Ce que je décline poliment, en lui disant «merci».
Pendant ce temps, la causerie entre les soldats FRCI en treillis, qui ne se séparent jamais de leurs armes et leurs «hôtes», se poursuit. Elle porte sur les exploits des uns et des autres. «Moi, tout ce que je sais faire, c’est scier du bois», lance le jeune du village. Vêtu d’un tricot blanc jauni par le temps, d’un pantalon marron tout aussi sale et chaussé de grosses paires de bottes, Camille, c’est ainsi qu’il se prénomme, est revenu du champ. Il passe le temps avec «ses amis» avant de retourner. «Moi-là, je n’ai pas peur de vous (ndlr les FRCI). Vous êtes comme votre chef (ndlr de poste). C’est un garçon gentil», saute-t-il du coq à l’âne.
Quant à l’adjoint du chef de poste, il vante ses propres mérites d’excellent conducteur de moto. Et comment, dans une autre vie, il a réussi l’exploit de faufiler deux véhicules qui roulaient à vive allure, et de donner la chair de poule aux passants qui croyaient qu’il avait été «écrasé» par l’un des véhicules. Cet exploit est confirmé par un autre élément qui le connaît certainement. Puis, il s’empare d’une moto garée au poste et confirme ses propres dires. Sous l’œil admiratif de Camille. A peine a-t-il garé que celui qui est allé annoncer l’équipe de reportage du Patriote arrive, une quinzaine de minute après. «Le chef dit que vous pouvez venir. Suivez-moi». Nous entrons dans la grande résidence devant laquelle tout le monde est assis. Deux grosses villas se dressent devant. Mais déjà à droite, il reste juste quelques bois qui tiennent encore debout, mais ravagé par le feu. Tout comme les résidences. Le feu ici a tout consumé. Il n’y a pas de doute, nous sommes dans la résidence de village de l’ex-ministre Désiré Tagro. Ce que confirme d’ailleurs le chef de poste, Bado Issouf dit Aziz. Teint noir, il est vêtu d’un simple tricot de corps blanc et porte un pantalon noir avec des scandales. Après nous avoir demandé les nouvelles, il hésite. «Eh vous-là, ne me mettez pas dans problème hein». Nous le rassurons que le Commandant de la zone d’Issia est informé de notre présence. «Nous sommes venus voir comment vous vivez avec les populations, ce qu’elles pensent de vous». A notre grand étonnement, il est rassuré et retourne se mettre en treillis. Il nous conduit directement chez le chef du village Blahoua Digbeu, que nous avons trouvé en pleine réunion avec quelques personnes. Le chef de poste lui explique alors la raison de la présence de l’équipe de reportage. Notre surprise sera plus grande lorsque sans aucune forme de procès, celui-ci demande qu’on visite de fond en comble le village et de prendre des photos. La visite débute avec le chef de poste, notre guide est Camille, qui est du village. Nous avons à peine le temps de faire quelques pas que nous constatons que le spectacle est désolant. Les dégâts ne sont certes pas comparables au tremblement de terre qui a secoué la vile de Fukushima au Japon. Mais Gabia a été détruit. Au quartier Tagoa, la maison familiale de Tagro a été saccagée. Il en est de même pour toutes les maisons du village. Ici Bété et Burkinabé ont tout perdu. Maison, marché, boutiques, magasins, maquis, tout a été détruit. Le spectacle est ahurissant au domicile du chef de la communauté burkinabé et dans tout le quartier où vit la communauté. Le feu a tout détruit. Qu’est ce qui a bien pu se passer principalement dans ce village pour que les dégâts soient aussi importants? C’est le chef du village lui-même qui nous l’explique:
(Voir interview chef du village).
L’action appelant sans doute la réaction et les rapports de force ayant changé, les victimes d’hier se sont rendu justice
(voir interview chef du village).
Son témoignage est corroboré par Camille, qui s’est présenté à nous comme étant le président des jeunes de Gabia: «Tout a été provoqué par les jeunes Bété du village. A l’annonce de la mort du ministre Désiré Tagro, au lieu de pleurer sa mort, ils se sont attaqués aux maisons et biens des Burkinabé. C’est ainsi qu’eux aussi, quand les FRCI ont pris la ville et les villages, ils se sont vengés», témoigne-t-il. Et de poursuivre. «J’ai tout perdu comme tous les habitants du village», mais j’ai constaté que le chef de poste ici est un garçon gentil. Je suis l’un des rares jeunes qui causent, plaisante avec eux. Nous sommes des frères, tous». A propos justement de population, il n’y a pratiquement plus âmes qui vive à Gabia. Seuls le chef du village et quelques membres de sa famille, le chef de la communauté Burkinabé, Ouédraogo Touindé Mamadou et sa famille, ainsi que quelques femmes ont été aperçus par notre équipe de reportage. Comment faire revenir tout le monde au village? Où vont-ils vivre d’ailleurs si d’aventure ils rentraient? Ce sont là les préoccupations du chef de poste et du chef de village de Gabia. Pendant ce temps, comme la nature a horreur du vide, les herbes ne se font pas prier pour envahir le village. Heureusement, «chaque mercredi», les éléments du chef de poste aidés de quelques bonnes volontés nettoient le village. «Nous voulons que le village soit propre pour que ceux qui sont en brousse le retrouvent comme il était. Quand tu arrives dans un village et qu’il n’y a personne, tu vas parler avec qui ? Tu vas commander qui ? Qui va te donner à boire et à manger ?», s’interroge-t-il. «Nous faisons tout pour les ramener, mais ils n’ont pas de maisons».
«Les temps sont durs. Je demande au Président de la République et au gouvernement de nous aider soit en bois, soit en tôle, soit en ciment pour que nous puissions reconstruire nos maisons. Tout ce qui a été perdu à l’intérieur de toutes nos maisons, ne pourra pas revenir mais au moins, nous aurons une couchette», exhorte le chef du village, au nom de toutes les populations.
En dépit de toutes ces pertes immenses, Gabia est prêt à pardonner comme le souhaite le Président de la République. «Pour nous réconcilier avec nos frères Burkinabé, c’est très facile, parce qu’il n’y a jamais eu d’histoire entre nous auparavant», rappelle le chef de Gabia. Celui de la communauté Burkinabé ne dit pas autre chose: «Je suis ici depuis 1966. Je n’ai jamais eu d’histoire avec quelqu’un. Quand je venais dans ce village, Désiré avait sept ans et était au CPI. Quand il a voulu passer un concours, son père Tagro Félix est venu me voir, parce qu’il n’avait pas d’argent. Je lui ai remis 250 mille francs. Plus tard, quand Désiré est devenu juge, il m’a dit merci et m’a remis une forte somme d’argent. Quand son père est décédé, tous les Burkinabé ont cotisé chacun 5000 F et nous avons acheté un bœuf à 250.000 F, Désiré est mon fils. Les Bété sont nos frères. On mange ensemble, on boit ensemble, nous nous entendons bien. La réconciliation va se faire rapidement», argumente-t-il. C’est au crépuscule que notre équipe de reportage a quitté Gabia. Un village où tout est à refaire ou presque.
Yves M. Abiet

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