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Projet communautaire de protection de l’enfant : l’expérience de Watté, à San Pedro
Publié le vendredi 1 aout 2014  |  AIP
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REPORTAGE / San Pedro (AIP)- Le district du Bas-Sassandra constitue, selon des études, le second pôle économique de la Côte d’Ivoire, avec le port de San Pedro et le développement des cultures de rente comme le cacao, l’hévéa et le palmier à huile. Cependant, l’un des travers de ce développement économique est la situation des enfants, victimes de négligence, de maltraitance ou d’exploitation dans les plantations, les villages et les villes de ce district.

La protection des enfants à Watté

Le ministère de la Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l’Enfant (MSFFE), en partenariat avec l’Unicef, initie depuis 2013 dans 27 localités du Sud-ouest un « projet communautaire de protection de l’enfant », en vue d’y assurer une meilleure protection des mômes. Watté, dans la sous-préfecture de San Pedro, est l’une des localités où est exécuté ce projet.

Watté est situé au Sud-ouest de la ville de San Pedro, à 40 km de piste. Peuplé de 21 100 âmes, selon le chef du village, Watté et ses 64 campements ou sites habités étendus dans un rayon de 23 km est un village Kroumen qui abrite une dizaine de communautés allochtones et étrangères bien intégrées, dont des Senoufo, des Malinké, des Lobi, des Baoulé, des Burkinabé, des Béninois et des Maliens.

A l’occasion d’un atelier de renforcement des capacités des journalistes des régions de San Pedro et de Soubré, tenu du 27 au 28 mai, une visite de terrain dans le village de Watté nous a permis d’apprécier la réponse communautaire apportée par l’ensemble des populations au problème de la protection des enfants.

Après deux heures de parcours sur une piste difficilement praticable, la délégation d’une dizaine de journalistes, conduite par des représentants du MSFFE et de l’Unicef, arrive à Watté à 11H12 à l’entrée du village où l’attendait une foule de jeunes, de femmes et d’enfants. Sur plus d’une centaine de mètres à pied, au rythme de chants et de danses, tout le monde s’est rendu au lieu prévu pour les échanges.

Pour le visiteur qui foule le sol de Watté, il est frappé par les dessins et messages sur les murs des premières maisons à l’orée du village, qui invitent à la protection des enfants.

Entouré à moitié par une chaîne de montagnes, le site du village de Watté a un relief accidenté fait de vallées et de plateaux où s’étendent des habitations précaires en terre, planches de bois ou tiges de bambou et de maisons modernes construites en dur.

Cependant, le nombre de cinq à six maquis et buvettes dans chaque sous-quartier et celui des magasins de coopératives agricoles de café-cacao indiquent que nous sommes dans une zone agricole assez peuplée, très active au plan économique. La vue d’une école primaire privée catholique achève de convaincre que Watté est un gros village dynamique dans divers domaines. La question de la protection de l’enfant n’en n’est que plus évidente.

Les problèmes liés aux droits des enfants à Watté

Dans le cadre du projet encadré par le MSFFE, quatre structures ont été créées par les populations pour mieux assurer la protection des enfants. Il s’agit du Comité de protection et de suivi des droits de l’enfant, du Club des mères d’élèves filles de Watté (CMEF), du Comité de gestion de l’école communautaire du village et du champ-école encadré par l’ANADER.

Les premiers échanges avec la presse ont eu lieu sous le préau du village avec le Comité de protection des droits de l’enfant sur les actions qu’il mène en faveur des tout-petits. Géré par six hommes et femmes, avec à leur tête un agent privé de santé, Amon Frédéric, ce comité a pris à cœur la question des enfants ne disposant pas d’extrait de naissance.

Selon un collaborateur de la directrice de l’EPP Watté, Zahoui Goly Joël, sur 300 élèves que compte cette école primaire publique, 142 sont sans extrait de naissance, dont 57 filles et 85 garçons.

Un jeune planteur d’hévéa, Terry Djoroti Bruno, marié et père de quatre enfants, n’a enregistré aucun membre de sa progéniture dont le premier, Djoroti Didier, âgé de sept ans et en classe de CP2, n’a pas encore d’existence civile comme ses trois petites sœurs de six ans, deux ans et cinq mois.

Le jeune père de famille, élégamment habillé et coiffé, confie avoir le niveau CE1 et explique que des difficultés économiques sont à l’origine de la non-déclaration de ses enfants à l’état civil. Il explique qu’il n’a pas les moyens de s’acquitter de la somme de 5000 FCFA que requière le transport aller et retour entre Watté et San Pedro.

Un argument que réfute le président du comité de protection des enfants, Amon Frédéric, pour qui la seule explication est la négligence de certains parents qui pensent que la déclaration de naissance n’est pas une obligation et n’est donc pas importante pour l’enfant.

Le responsable de la communication de l’Unicef-Côte d’Ivoire, Louis Vigneault-Dubois, a indiqué que selon les dernières statistiques, 2,8 millions d’enfants sont sans extrait de naissance dans le pays. Une source de la direction régionale de l’Education nationale et de l’Enseignement technique (DRENET) de San Pedro souligne qu’environ 3000 élèves de cette DRENET sont sans extrait de naissance.

Outre la non-déclaration des naissances, d’autres problèmes subsistent, notamment la maltraitance ou l’exploitation des enfants dans les plantations, les mariages précoces et la faible fréquentation des centres de santé.

Les exemples sont légion. En effet, depuis trois jours (25 mai) la jeune Y.H., âgée de 13 ans et en classe de CM1, ne rentre pas à la maison à la fin des cours. Elle dormait dans une salle de classe, jusqu’à ce que la directrice, Essoh Niagne Agnès, finisse par s’en apercevoir et alerte le comité de protection. Y.H. se plaignait d’être régulièrement frappée par sa tutrice.

Renseignements pris auprès de la tutrice, il ressort que la petite fille ne voulait plus rester avec elle, rechignant à l’aider dans les tâches ménagères et clamant vertement son envie de retourner chez ses parents. Ceux-ci étant dans une autre localité.

Un jour, arrivent dans le village des maçons qui y sont pour honorer un contrat de construction d’une maison.

Parmi eux, un enfant d’à peine 10 ans commis à diverses tâches qui ne sont aucunement en adéquation avec son âge. Vite, le président du comité de protection, Amon Frédéric, interpelle les responsables du chantier et fait intervenir le chef de la communauté béninoise à laquelle appartiennent les maçons. L’on découvre que les parents de l’enfant sont au Bénin.

Les actions menées pour sauvegarder les droits des enfants

Créé en 2013 à l’initiative du centre social de San Pedro, le comité de protection des enfants de Watté a mis en place une stratégie pour régler l’épineux problème de la non-déclaration des naissances dans le village, en initiant, avec l’aide de l’ONG CARITAS, le recensement de ceux qui n’ont pas été déclarés à l’état civil.

Selon Amon Frédéric, un cahier servant de registre a d’abord permis de recenser les enfants scolarisés sans extrait de naissance, ensuite les non-scolarisés. 187 y ont été répertoriés au bout de trois mois.

Vingt-trois parmi ceux-ci, en classe de CM2, ont pu obtenir le précieux sésame leur permettant de prendre part à l’examen du CEPE, grâce aux démarches du comité de protection de l’enfant auprès de la sous-préfecture de San Pedro. Ils sont tous au nombre des 40 élèves admis au CEPE cette année à l’EPP Watté où l’on a enregistré un taux de succès de 100%, selon Mme Essoh Agnès.

Amon Frédéric estime que ceux qui ont été recensés ne sont la partie émergée de l’iceberg, car représentant à peine le tiers des concernés.

La Clinique juridique de San Pedro a été sollicitée par le comité de Watté. Elle est passée au mois de mars pour prendre les cas enregistrés afin de leur faire établir gratuitement des extraits de naissance. Financée par l’ONUCI et l’Union européenne, cette structure ouverte depuis un an à San Pedro apporte une aide juridique appréciable aux populations.

En l’absence d’un centre secondaire de déclaration des naissances, le comité de protection de l’enfant a tient donc un registre à cet effet. Ses membres expliquent qu’une action permanente de sensibilisation des parents est effectuée pour scolariser tous les enfants. Ce, en vue de les soustraire des plantations, de la maltraitance et de protéger les jeunes filles du mariage précoce.

La lutte contre les maltraitances des enfants et le mariage précoce des jeunes filles, une priorité du comité de protection des enfants de Watté

Pour réussir son combat, il a impliqué toutes les communautés vivant dans le village. Ainsi, chaque chef de communauté est membre de ce comité au sein duquel femmes et hommes conjuguent leurs efforts pour protéger les enfants, dans une synergie d’actions avec les responsables de l’école publique, de l’infirmier et de la sage-femme.

Les exemples cités plus haut illustrent l’engagement de ce comité à mettre un terme aux problèmes liés aux droits des enfants.

« Depuis ces cas de maltraitance et d’enfant travailleur, la sensibilisation a porté. Nous n’avons plus enregistré pareils cas », a expliqué, avec fierté, Amon Frédéric.

Il a souligné que concernant les mariages précoces observés le plus souvent dans certaines communautés, le comité a interpellé les responsables qui disent être mis devant le fait accompli, le mariage ayant été déjà célébré ailleurs avant que le couple n’arrive à Watté.

Sinon, à Watté-même, depuis les efforts de sensibilisation, plus aucun cas de mariage précoce de jeune fille n’est enregistré.

Les actions du comité de protection sont complétées par le Club des mères d’élèves filles (CMEF).

Ce club de femmes du village est composé de membres des différentes communautés. Allochtones et autochtones y travaillent en symbiose pour sensibiliser et agir pour la scolarisation et le maintien de la jeune fille à l’école, lutter contre le mariage précoce et les mutilations génitales.

Ces femmes se réunissent régulièrement. Les informations de sensibilisation sont ainsi relayées au sein de chacune des communautés.

Le CMEF vient en appui au comité de protection de l’enfant, en cas de nécessité.
De façon générale, pour maintenir la jeune fille et les enfants à l’école, les femmes du CMEF ont décidé cette année de venir en aide à la cantine de l’école du village, en faisant un champ de riz dont la production sera mise à la disposition des enfants, moyennant 25 FCFA le repas par enfant.

L’Unicef a décidé d’apporter son soutien à la communauté villageoise de Watté, pour ses efforts en faveur des enfants. Ainsi, elle réhabilite en vue de la prochaine année scolaire, un bâtiment de trois de classes, en plus de la construction de quatre latrines et de lave-mains.

Les anciens bâtiments, faits d’argile recouverte d’une fine couche de ciment, n’ont pas tenu longtemps. Ils sont tous dans un état de dégradation avancé.

Les défis à relever

Il s’agit, entre autres, de l’adduction en eau potable et de l’électricité, en dépit de l’existence de quelques groupes électrogènes appartenant à des particuliers. Pour une zone de grandes potentialités économiques, l’on constate qu’à Watté ces questions vitales constituent un frein au réel développement.

La question de la fréquentation du centre de santé n’est pas non plus un moindre mal.
Si l’expérience communautaire de protection de l’enfant enregistre des avancées , à l’opposé, Amon Frédéric et l’infirmier du centre de santé, Sié Kouakou René, attirent l’attention sur un problème particulier de société, à savoir le faible taux de fréquentation du dispensaire et de la maternité par les populations.

Selon les explications de l’infirmier et du président du comité de protection de l’enfant, corroborées par des habitants, plusieurs facteurs sont à la base de ce comportement. Il y a d’abord la situation géographique du centre de santé. Il est éloigné du centre du village et impose une traversée du cimetière en passant par par la brousse, posant ainsi aux populations une barrière psychologique difficile à franchir pour aller se faire soigner.

«Comment une femme enceinte peut-elle traverser, le cœur léger, le site des morts à travers la brousse pour aller donner la vie ? C’est là un problème », souligne-t-on à Watté.
Selon le responsable du centre de santé, le fait que la sage-femme et l’infirmier ne disposent pas de logement à proximité de leur lieu de travail rend difficile la gestion des cas d’urgence.

En plus de ces facteurs liés à la situation du centre de santé lui-même, l’on signale dans le village l’existence de trois ‘’cliniques’’ où les populations préfèrent aller plutôt que de parcourir une longue distance et de traverser le cimetière.

Selon l’infirmier, ces problèmes font que l’on n’enregistre en moyenne que cinq naissances par mois, à la maternité, et 200 consultations au dispensaire, pour une population totale de 12 000 habitants à Watté, hormis les 9100 autres des 64 campements autour du village.
Watté attend davantage de soutiens pour améliorer la protection des enfants, des femmes et les conditions de vie de l’ensemble de la population.

Un reportage de Jean Marie Koffi, chef du bureau régional de l’AIP à San Pedro.
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