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Consommation de drogue, d’alcool, de café noir... : Comment les conducteurs et apprentis gbakas se dopent
Publié le mardi 9 aout 2016  |  Transport Hebdo
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Grand carrefour de Siporex à Yopougon. Le samedi 30 juillet 2016. Les gbakas de la ligne de Gesco ne chôment pas. Un petit attroupement attire notre regard. Nous nous approchons et découvrons qu’un apprenti gbaka, qui tient à peine sur ses jambes se tient la cheville. Il vient de rater son numéro de cascade. Il a fait une chute du véhicule dont il était accroché à la portière coulissante. Il s’est fait une belle entaille. Heureusement, rien de plus grave que cela. Ce qui frappe le public, c’est qu’il a le regard évasif. Visiblement, il n’est ni sobre, ni lucide. Il peine à articuler les mots qui sortent difficilement de sa bouche. Cependant, il parvient à boitiller pour s’accrocher, à nouveau, à la portière du minicar dont il est tombé. Il ordonne au chauffeur du véhicule, qui a lui aussi à peine vingt ans, de démarrer en trombe. Celui-ci fait ronfler le moteur en toute insouciance. Et, alors que les passagers et les passants plaignaient l’apprenti qui vient de se blesser, ce dernier va les surprendre en réussissant un numéro osé, plus audacieux que le premier qui a entraîné sa chute, en traînant sur une dizaine de mètres le pied écorché sur le bitume avant de se redresser dans le véhicule qui est en marche. Alors que les usagers de la route et les passagers sont scandalisées, il arrache des applaudissements à des adolescents, plus jeunes que lui, qui saluent la témérité du «vieux père Ismo» qu’ils disent être «dans la science». Lorsque nous essayons de savoir ce que c’est que «la science», les jeunes porteurs de bagage qui commentaient la scène, poussant leurs brouettes devant eux, s’éloignent.



La dose de «Rivo», tôt le matin



Ils ne tenaient pas à en dire plus. Mais un «syndicaliste» qui a perçu notre curiosité nous apprend que : «Ces enfants prennent des comprimés, c’est pourquoi ils n’ont pas peur» de réaliser des acrobaties dans lesquels ils risquent parfois leur vie. L’homme nous confie que l’apprenti qui vient de se blesser avait sa dose de «Rivo», tôt le matin. Nous n’avons pas le temps de nous attarder sur l’orthographe du mot. «Quand ils prennent ça, ils ne peuvent même plus parler, ils ont la langue qui est lourde. Mais ils ne sentent plus la douleur», indique Ladji. C’est ainsi qu’il se présente. En fait, le «Rivo» est un stupéfiant qui inhibe la douleur et rend audacieux, mais provoque à la chute de l’effet un état de torpeur chez celui qui le prend. «C’est à cause de ça ils ne respectent pas les gens, quand ils prennent ça, ils ne considèrent plus les personnes âgées. C’est ce comportement qu’ils ont avec les clients qui réclament leur monnaie souvent», s’indigne le syndicaliste. Mais, la liste des substances consommées par les apprentis et chauffeurs gbaka ou de wôrô-wôrô est longue, nous lance notre informateur. «Les chauffeurs aussi ?», demandons-nous. «Oui, il ya des chauffeurs aussi qui prennent ça, ils se mettent dedans aussi», confirme Ladji. « Mais c’est dangereux, un chauffeur qui se drogue !», réagissons-nous. «C’est vrai que ce n’est pas tous les chauffeurs, mais les jeunes là, beaucoup prennent. Vous ne voyez-pas comment ils roulent mal, C’est pourquoi ils font les accidents bêtes-bêtes!», regrette notre ami d’une matinée qui nous explique les principales substances consommées par les équipages de gbaka.



Café serré… bien dosé avec des «Assaillants»



Il nous fait savoir qu’en plus du «Rivo», il y a une catégorie de comprimés dénommée « Assaillants», un terme évocateur. Cette substance, nous dit-on, est un euphorisant dans un premier temps, mais qui met par la suite le sujet dans un état d’irritation, d’irascibilité. Le consommateur d’Assaillants se montre agressif et coléreux vis-à-vis de ses interlocuteurs lorsqu’il est contrarié. «Quand ils prennent ça ils deviennent nerveux. Ils insultent facilement les clients et ils sont toujours prêts à faire palabre pour la monnaie». En fait, un apprenti qui est sous l’effet des « Assaillants» est une menace pour les passagers, un chauffeur qui les consomme est un danger de mort pour tous. Nous l’interrogeons ensuite sur le fameux «Café noir» des apprentis et chauffeurs de gbaka, de taxi-compteur ou de wôrô-wôrô. C’est la substance la mieux partagées dit-on, et bien sûr la plus connue du grand public. Au point qu’il sert à désigner les chauffeurs de véhicule de transport. La dénomination Café noir leur colle à la peau. Et elle n’est pas démentie à travers le temps. «C’est le noir (café) que les gens connaissent», dit-il en souriant. Il rejoint par un ami qui se trouve être un chauffeur. Celui-ci s’intéresse à la conversation lorsqu’il apprend que nous sommes des hommes de médias. Mais il «ne veut pas voir son nom dans journal». Nous le rassurons en lui expliquant que les règles du métier nous commandent de respecter l’anonymat de nos sources lorsqu’elles ne veulent pas être citées. Le chauffeur est en confiance. Il se détend et nous fait savoir que la majorité des chauffeurs et des apprentis consomment le «Noir». Mais l’effet, nous dit-il peut être fonction du dosage. Car il y en a toute une panoplie. «Il y a le café léger, le serré simple. Autrefois, on prenait le serré avec de la «cafédrine» pour plus d’effet, ça dépend», note-il. Avant de préciser que la gamme la plus prisée et la plus vendue est le «Serré», avec ou sans cafédrine. «Ce que les chauffeurs et les apprentis prennent pour ne pas dormir au volant et pour lutter contre la fatigue, c’est du serré». Quant à la céfédrine, il nous fait savoir que les vendeurs de Noir qui ravitaillent apprentis et chauffeurs ne l’utilisent plus car il est difficile aujourd’hui de s’en procurer en pharmacie. Même dans les réseaux de contrebande, «ça coûte cher». Témoigne-t-il. «Mais la cafédrine n’est pas une drogue, c’est pour se chauffer», nous dit-il. Nous sentons que notre interlocuteurs ne veut pas pointer du doigt ses confrères et salir sa corporation en violant les secrets du bois sacré. Nous décidons donc d’aller droit au but. Le café noir consommé par les chauffeurs et les apprentis gbaka contient-il de la drogue comme l’opinion le prétend?



Deux doses de «Serré»… pour l’apprenti et le chauffeur



La question est lâchée. Mais notre compagnon veut qu’on se déplace. Notre équipe de reportage le suit, à Port-Bouët 2, au «Carrefour mosquée» non loin du Carrefour Chu. Il nous fait suivre des mouvements. Un gbaka s’arrête. L’apprenti descend et court vers un point de vente de noir. Il revient avec deux sachets et tend un à son chauffeur. Les deux doses sont avalées en un clin d’œil et le gbaka se remet en marche. «Vous voyez, c’est du serré, mais c’est dosé pour nous permettre de tenir car le travail qu’on fait n’est pas facile ; il faut se réveiller à 4 heures du matin et travailler jusqu’au soir parfois», se justifie le chauffeur. Qui précise qu’on se procure le Noir de deux manières. « Soit on va au kiosque, soit on s’arrête à des endroits où les vendeurs nous le proposent, dans certains coins». Ainsi, il y a peu de chance pour les apprentis et les chauffeurs d’échapper au café noir. La tentation est à tous les carrefours, sur toutes les lignes, dans toutes les gares… Et, « Si tu ne va pas au café noir, le café noir viendra à toi», peut-on déduire. 10 minutes plus tard, le chauffeur de wôrô wôrô nos quitte. Il ne répondra pas à notre question. Finalement, c’est notre «ami syndicaliste» qui accepte de cracher le morceau. Mais au moment où il veut parler, son téléphone sonne. Il est demandé au Premier pont- Sable, pour régler un problème. Nous nous proposons de l’y accompagner. Nous marchons le long du secteur de Gabriel Gare pour parvenir au Sable. La station au feu du Sable est en plein travaux de réhabilitation. Mais Ladji nous laisse. Il a une affaire urgente à régler à Adjamé. Il nous confie à un «pote» dont l’aspect physique ne rassure pas. Son visage semble ravagé par les substances. Il dit s’appeler Siaka. Nous nous installons dans un kiosque et proposons un café et un plat de spaghetti à notre guide du jour. Il est ravi. Un paquet de cigarettes en plus font l’affaire. Mais on ne peut pas parler au kiosque. Après le repas, nous quittons les lieux. Siaka nous dit qu’il ne veut pas parler beaucoup à la presse. Mais ce qu’il peut dire c’est qu’effectivement il y a des apprentis gbaka, surtout, qui: «renforcent leur café noir avec du «traimou-traimou», à l’en croire. Le « traimou-traimou » est, nous-dit-il, une gélule contenant de la poudre. C’est un euphorisant qui grise le sujet et lui donne l’impression qu’il est le maître du monde. «Dans notre métier il faut être en forme tous les jours, il ne faut pas avoir froid aux yeux, il ne faut pas avoir peur de quelqu’un». Voici les raisons qui poussent les apprentis gbaka, à les en croire, à consommer des stupéfiants. Et aussi de l’alcool.



Sachets d’alcool frelaté



Le doses d’alcool, ce sont les doses sachets d’alcool frelatée vendus dans les cabarets dits « Gbêlédrome » ou à la sauvette, à tous les carrefours, au bord des routes. Sur les visages de certains apprentis, on voit aussi les ravages de l’éthanol. Un regard évasif et de la salive séchée aux commissures peuvent être des indicateurs. D’autant plus que les sachets se prennent aussi, selon nos sources, avec du «traimou traimou» ou d’autres substances. La combinaison du «gbêlè» et de stupéfiant ayant un effet détonnant. Autant de produit qui entraînent une dépendance quasi systématique. Les buveurs de café noir, assaisonnés de « traimou-traimou », de « Rivo » ou d’ «Assaillants », sont donc condamnés à avoir leurs doses quotidiennes. Dépendance aux stupéfiants, à la caféine ou à l’alcool: la vie des apprentis et chauffeurs de gbaka, de taxi-compteur ou de

wôrô-wôrô, semble trop souvent rimer avec les substances illicites. La porte ouverte aux dérapages et, hélas, aux accidents.

Kouman Nauris
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