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Côte d’Ivoire : qui gardera les forces de sécurité ?
Publié le mercredi 14 mars 2018  |  Jeune Afrique
Lutte
© Abidjan.net par D. Tagro
Lutte contre le terrorisme : le Conseil national de sécurité offre 189 véhicules aux Forces de défense et de sécurité
Jeudi 17 novembre 2016. Abidjan. Le Conseil national de sécurité offre 189 véhicules aux Forces de défense et de sécurité.
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« Rien n’est si contagieux que l’exemple - dit La Rochefoucauld - et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n’en produisent de semblables ».

Tribune. En Côte d’Ivoire, les émeutes contre les forces de sécurité s’enchaînent depuis le début de l’année. Le 17 février 2018 à Bloléquin, dans l’ouest du pays, un gendarme, accusé d’avoir abattu à bout portant un citoyen est lynché à mort, le corps calciné. La gendarmerie et la préfecture ne seront pas épargnées par l’autodafé de cette foule furieuse. Le lundi 5 mars dernier, à M’bahiakro dans le centre du pays, ce sera au tour des élèves de s’en prendre vertement à la gendarmerie, qui hébergeait dit-on l’auteur d’un crime rituel commis contre une élève âgée de 15 ans. On apprendra plus tard que le commanditaire de ce crime affreux n’était autre que le père de la victime.

La violence contre les agents des forces de sécurité pose problème à un double titre. Face visible de l’État, les forces de l’ordre sont censées être au-dessus des intérêts partisans et incarner le lieu d’arbitrage des conflits entre les différentes composantes de la société. D’autre part, ces violences populaires remettent en cause leur monopole de l’usage de la force légitime. En un mot comme en mille, l’attaque des forces de sécurité sape les fondements de l’État. C’est à juste titre que les voix les plus autorisées se sont élevées pour condamner ce qu’elles qualifient d’acte d’incivisme et promettre des sanctions exemplaires contre les mauvais citoyens qui s’en prennent aux symboles de l’État et contre ces policiers et gendarmes véreux dont les agissements sont souvent à la source de ces émeutes sanglantes. Si l’on veut prévenir de telles émeutes, il importe toutefois de s’écarter de ce torrent d’indignations pour tenter de comprendre la logique de cette violence populaire.

La logique de la violence populaire contre les forces de sécurité
Les antagonismes entre forces de sécurité et populations sont dans une large mesure inévitables. Le maintien de l’ordre public se fait bien souvent au détriment d’intérêts particuliers. Ainsi, l’application du Code de la route se heurte aux intérêts des automobilistes non en règle, tandis que l’application des règlements administratifs relatifs aux attroupements butte sur l’intransigeance des partis politiques et autres organisations syndicales abonnées aux marches. Dans la plupart des cas, ces antagonismes conduisent à des grincements de dents et dépassent rarement le stade ritualisé des cailloux contre les gaz lacrymogènes. Le maintien de l’ordre est rarement létal, notamment pour les forces de sécurité. Dans les émeutes spontanées comme celles présentées dans l’introduction, la violence des manifestants est consécutive à des bavures mortelles commises par les agents de l’ordre sur des citoyens.

L’atteinte à la vie des agents constitue un acte ultime de vengeance
Il en va de même lors des manifestations programmées des partis d’opposition et des syndicats. L’atteinte à la vie des agents constitue un acte ultime de vengeance. Songeons au boycott-actif de 1995 par lequel l’opposition politique, constituée du Front populaire ivoirien (FPI) et du Rassemblement des républicains (RDR), actuel parti au pouvoir, décida d’empêcher par la force la tenue de l’élection présidentielle en affrontant les forces de l’ordre. Songeons enfin aux manifestations « calamiteuses » du RDR de la décennie 2000, quatre manifestations postélectorales (24-26 octobre et 4-5 décembre 2000, 26 mars 2004 et 16 décembre 2010) qui provoqueront des centaines de morts parmi les manifestants, mais aussi le meurtre de plusieurs agents des forces de sécurité.

Dans mon livre Le maintien de l’ordre en Côte d’Ivoire (2017), j’ai proposé la théorie de l’indignité républicaine pour rendre compte du fait que la violence de la foule contre les forces de l’ordre n’est pas automatique et qu’elle ne survient qu’à deux conditions : lorsque les forces de sécurité sont déjà discréditées aux yeux des manifestants, qui entretiennent avec elles une relation antagonique (élément contextuel) et que dans ce contexte sulfurique, des agents commettent un acte jugé indigne de leur profession (élément situationnel) ; acte qui justifie le retrait de la révérence dont jouit d’ordinaire les forces de l’ordre et partant permet la levée des inhibitions de la foule. L’acte d’indignité républicaine par excellence étant la mort d’un innocent. La perception du caractère intolérable du meurtre n’est pas propre à l’Afrique. Comme l’affirment Fassin, et Bourdelais (2005), dans Les constructions de l’intolérable, l’atteinte physique et politique à l’intégrité d’un corps à la fois individuel et collectif est au principe de l’intolérance contemporaine.
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