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La chronique du lundi - L’Afrique : anciennes et nouvelles conflictualités / Est-il possible de sortir de l’égoïsme des jeunes Etats-nations africains pour inscrire les 54 pays de l’Afrique dans une destinée commune ?

Publié le lundi 27 aout 2018  |  L’intelligent d’Abidjan


L’époque de la marginalisation et des anciennes conflictualités

L’Afrique des indépendances politiques a longtemps été en panne. En 1962, l'agronome René Dumont pouvait publier son fameux livre L'Afrique noire est mal partie, avec des analyses qui se sont révélées pertinentes par la suite. Marginalisée, l'Afrique a été tenue à l’écart du processus de mondialisation et de la scène internationale pour trois raisons : 1) la faiblesse de son poids économique 2) la faiblesse de son poids politique 3) la permanence des anciennes conflictualités politiques. La fin de la Guerre froide va entraîner un déclassement stratégique de l’Afrique et accélérer le processus de marginalisation, les Etats africains ne bénéficiant plus des aides apportées par les Etats-Unis ou l’Union soviétique. Livrés à eux-mêmes, ces pays se retrouvent plongés dans des contextes locaux spécifiques : affrontements ethniques, guerres tribales et territoriales, guerres prédatrices sur fond de dérives autoritaires et de corruption. La marginalisation de l’Afrique se retrouve au plan économique : dans le commerce mondial, la part de l'Afrique va passer de 7 % en 1953 à 2 % en 2003, alors que son poids dans la population mondiale grimpe de 9 % à 14 %. De nombreux pays africains vont s’enfermer dans la trappe de l’économie de la rente pétrolière, minière ou forestière, avec des logiques prédatrices qui accompagnent ce type d’économie.

La marginalisation de l’Afrique s’explique aussi par la forte instabilité politique, la persistance des rivalités ethniques, tribales ou régionales. Depuis la fin de la guerre froide, sur 116 conflits, 7 ont opposé des Etats, 109 se définissent comme des guerres internes, sachant que les guerres ethniques recouvrent le plus souvent une réalité politique avec, comme enjeu, la conquête du pouvoir pour le contrôle des richesses. Selon les chiffres de la Commission de l’Union africaine, l’Afrique a connu, entre 1956 et 2001, 186 coups d’État, dont la moitié dans les années 80 et 90. La crise du politique accentue les effets de la mal-gouvernance, freine le développement de l’économie et favorise les pratiques corruptrices.

Autre raison de la marginalisation de l’Afrique : la faiblesse des ressources humaines. Aujourd’hui encore, dans la haute administration, dans les cabinets ministériels, les compétences nécessaires sont parfois insuffisantes, lorsqu’il s’agit de négocier avec l’armada des juristes des grandes compagnies ou des Etats partenaires. On assiste cependant à une évolution notable. L'Ivoirien Gabriel Fall, président du conseil d'Administration de la Bourse régionale des valeurs mobilières, pouvait affirmer récemment : « Aujourd'hui, l'Afrique a développé suffisamment de compétences pour pouvoir compter sur elle-même ».

A la marginalisation des époques postcoloniales, succède le temps de l’émergence avec l’apparition de nouvelles conflictualités difficiles à résoudre, car, ce qui perdure, c’est toujours l’égoïsme des Etats-nations africains encore jeunes et peu enclins à abandonner une partie de leur souveraineté à des organisations supranationales comme l’Union Africaine (UA) ou les Communautés Economiques Régionales de l’UA ?

Le temps de l’émergence et des nouvelles conflictualités

Si l’on admet aujourd’hui que les anciennes conflictualités (rivalités ethniques en particulier) tendent à s’estomper comme le montre le formidable exemple rwandais sous l’impulsion de Paul Kagamé qui a su forger un projet national suffisamment fort pour abolir des différences artificielles. La paix s’installe aussi aux frontières entre le Sénégal et la Gambie, dans la Corne de l’Afrique entre l’Ethiopie, l’Erythrée et la Somalie. Au moment où de nombreux pays africains s’inscrivent dans un temps nouveau qui est celui de l’émergence, les anciennes conflictualités disparaîtront, malgré la menace d’un retour au moment des périodes électorales, si la croissance est, dans chaque Etat, suffisamment inclusive ; si, à l’intérieur des CER, les pays membres avancent d’un même pas ; si, l’Union Africaine parvient à se relancer.

Les nouvelles conflictualités qui menacent l’Afrique sont transgéographiques, elles ignorent la réalité des Etats-nations et supposent, pour être résolues, une réponse collective. Parmi les nouvelles conflictualités que doit affronter l’Afrique, on retiendra : la menace terroriste, le réchauffement climatique, la pollution, la déforestation, les migrations.

● La menace terroriste : aucun pays africain n’est à l’abri de la menace terroriste. Une réponse collective se dessine avec le G5 Sahel. Comment coordonner et financer le G5 Sahel dans ses deux directions : la sécurité et le développement ? Mais, tous les pays africains sont concernés par la menace terroriste.

● Le réchauffement climatique : ce réchauffement s’accompagne d’effets sans précédent (désertification, montée des océans, modification du régime des précipitations, baisse des rendements agricoles), qui ne s’arrêtent pas aux frontières d’un Etat. Les deux milliards d’habitants que comptera l’Afrique en 2050 auront un accès plus difficile à l’eau et l’Afrique ne pourra subvenir à leurs besoins alimentaires qu’à hauteur de 13 %.

● La pollution : l’Afrique est à son tour gagnée par les problèmes de pollution de l’air. L’Afrique n’est pas encore développée, mais elle est déjà fortement touchée par la pollution avec une explosion des maladies respiratoires et des cas de mortalité.

● La déforestation : la ligne de la déforestation de la planète passe désormais par l’Afrique. La République Démocratique du Congo, qui possède le deuxième plus grand massif de forêts tropicales au monde, pourrait perdre 40 % de ses forêts d’ici 2050. Comment concilier le développement et les impératifs de protection de l’environnement ? La question se pose à toute l’Afrique.

● Les migrations : les migrations concernent le départ des Africains vers d’autres continents, mais aussi les migrations intra-africaines. Les trois-quarts des migrations ont lieu en Afrique. Le livre de Stephen Smith, « La Ruée vers l’Europe », montre que le développement de l’Afrique donne à un plus grand nombre, en particulier les jeunes, les moyens de partir. Les migrations économiques ne doivent pas faire oublier les réfugiés et les déplacés qui sont plus nombreux en Afrique qu’ailleurs.
Longtemps, le regard porté sur l’Afrique a été façonné par les anciennes conflictualités. Les observateurs et les médias nous disaient comment les Africains mourraient (rivalités ethniques, coups d’Etat, dérives autoritaires, précarité sanitaire, famines…), mais rares étaient ceux qui nous disaient comment ils vivaient. Les nouvelles conflictualités nous conduisent à regarder comment les Africains vivent, car nous retrouvons en Afrique ces nouvelles conflictualités, comme le dérèglement climatique ou la menace terroriste, qui concernent la planète entière. Ces nouvelles conflictualités ignorent les frontières des Etats-nations, ce qui rend dangereux les égoïsmes nationaux. Les dirigeants africains seront-ils capables d’arbitrer, surtout en périodes électorales, entre intérêts nationaux et idéaux planétaires?

Christian Gambotti
Agrégé de l’Université
Président du think tank
Afrique & Partage
Directeur général de la société ECFY
Directeur de la Collection
L’Afrique en Marche
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L’intelligent d’Abidjan N° 4259 du 27/8/2018

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