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Quand des enfants naissent … ou meurent dans l’obscurité du CSR de Zérégbo (Bangolo)

Publié le mardi 14 mai 2019  |  AIP


Abidjan- Un bébé est né cette nuit sous l’éclairage de lampes tempête et des torches. Depuis 10 ans, des enfants naissent ou périssent dans l’obscurité au centre de santé rural (CSR) de Zérégbo (département de Bangolo), qui fonctionne sans électricité. Reportage.

Le danger est présent et menace au centre de santé de Zérégbo, une bourgade de plus de 2 000 âmes, situé dans la sous-préfecture de Zou, dans l’Ouest ivoirien. Les accouchements, en moyenne une dizaine par semaine, et autres soins, s’y déroulent dans le noir, à la tombée de la nuit.

Pourtant, la morbidité et la mortalité maternelle et néonatale restent élevées et préoccupantes en Côte d’Ivoire. La mortalité néonatale se situait à 38 pour 1000 naissances vivantes en 2012 contre 41 en 2005, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Accouchements sous des lampes-torches

Depuis son érection en commune rurale, ce gros village n’a jamais connu de raccordement au réseau électrique national. Un groupe électrogène alimente occasionnellement un pan de la bourgade, qui se trouve être très éloignée du lieu où est bâti l'établissement sanitaire. Une difficulté accentuée par l’absence de sage-femme.

Celle qui y a été affectée a dû abandonner son poste, faute de logement. Ce déficit oblige l’infirmier major et premier responsable du CSR de Zérégbo, Cheick Ahmed, à superviser lui-même les accouchements.

Le dimanche 27 janvier, à 19 h, il est appelé à s’occuper d’une patiente, une dame en travail. C'est sur un moto-taxi couvert de poussière que Oulaï Hélène, la trentaine révolue, est conduite de toute urgence à la maternité, en provenance de Bably, un village situé à 6 kms au Nord-est de Zérégbo.

Descendue de l'engin, la parturiente qui tenait son ventre dans les paumes, transpirait à grosses goûtes. Les secousses de la route dégradée ont ajouté un peu plus à sa douleur de l'enfantement.

La lèvre inférieure entre les dents, le pagne solidement noué au niveau de la poitrine, dame Oulaï est péniblement conduite dans la salle d’accouchement, une pièce éclairée à l’aide d’une grosse lampe-torche.

La pénombre s'étant épaissie, l'infirmier se précipite avec sa torche à lampe à lui, afin d'augmenter le degré de visibilité. Dans la salle, des matrones formées par ses services l’attendaient pour procéder à l’accouchement.


Trois au total, chacune des matrones est commise à une précise tâche avec à la main sa torche. Une, chargée de mettre à la disposition de l’infirmier le matériel, une assistante et celle-là qui fait le pied de grue avec la plus grosse lampe torche.

Soudain le cri d’un bébé qui annonce le dénouement d’au moins une heure de labeur dans une salle obscure.

« Tout s’est passé en votre présence. Vous voyez les conditions dans lesquelles cette dame vient d’accoucher et c’est comme ça au moins trois fois dans la semaine », lance le major qui venait péniblement de donner la chance à un bébé de sexe masculin de naître.

Dame Monblehi, la trentaine révolue ressasse encore le triste souvenir d’un accouchement difficile par épisiotomie, la pratique d’une petite incision chirurgicale de quelques centimètres au niveau de la vulve sur la paroi vaginale et sur les muscles du périnée afin de permettre au bébé une sortie plus facile.

« Vous ne pouvez pas vous imaginer une telle douleur dans le noir. Je continue de rendre grâce à Dieu. Qu’on pense un peu à nous aussi. Nous sommes des paysans certes, mais des êtres humains avant tout qui ont besoin aussi de confort », a-t-elle interpelé.

Pour des cas un peu plus compliqués, les parturientes sont redirigées vers les établissements sanitaires de Zou ou de Mahapleu. Convoyées à l’aide des engins à deux ou trois roues, à défaut d’ambulance, les moins chanceuses succombent ou n’arrivent pas à connaitre la joie de la maternité à cause des secousses sur la route.

Au moins quatre cas de décès ont été enregistrés en 2018 lors de l’évacuation de parturientes, déplore l’un des habitants qui a requis l’anonymat.

Un retour aux méthodes traditionnelles

Avant la construction du centre, confie l’infirmier, plusieurs femmes se faisaient accoucher par des méthodes traditionnelles à la maison. La création de ce centre avait inversé cette tendance. Toutefois ces vieilles habitudes resurgissent par fois du fait des difficultés d’accès et le manque d’électricité. Peu de femmes accourent vers l’établissement de peur de vivre le cauchemar d’une quelconque complication.

« Ici, on avait coutume de se soigner selon la tradition africaine, avec des guérisseurs. Quant aux femmes enceintes, elles étaient suivies par des matrones qui les faisaient accoucher une fois à terme. Mais depuis la construction du dispensaire et de la maternité, les habitudes avaient changé » s’emporte une ménagère, Sohou Antoinette.

Le centre de santé de Zérégbo a été inauguré en 2009. Son taux fréquentation a baissé. A ce jour seulement 15% de la population fréquentent le dispensaire, 15% de femmes viennent en consultation prénatale et 3% acceptent d’accoucher dans cet espace médical, expose l’infirmier Cheick, à son corps défendant.

L’absence d’électricité, ajoute l’infirmier, déteint également sur la qualité des médicaments de première nécessité qui sont stockés dans une salle immensément aérée à la portée de la poussière. Il faut parcourir près d’une vingtaine de kilomètres pour aller chercher les produits liquides conservés soit dans les établissements sanitaires des localités citées ci-dessus.

Un besoin urgent de kit à énergie solaire

«Nous sommes des agriculteurs, une activité très physique qui entraîne des maladies. Non seulement nous, mais également nos épouses qui courent de gros risque en allant accouché dans des salles obscurs. Le plus grand bien que l’on pourra nous faire aujourd'hui, c'est d’éclairer notre petit hôpital qui est là (montre-t-il du doigt). Soyez notre porte-parole pour quelque chose soit fait» a lancé avec beaucoup de tristesse, Dji Marc Arnaud, président des jeunes.

Pour M. Dji, le village étant enclavé avec des routes impraticables et le centre de santé rural sans ambulance, la seule solution pour préserver la santé des populations est d’électrifier le Csr. En attendant la connexion au réseau, le comité villageois avait proposé de se contenter pour le moment d’un kit à énergie solaire. Ce projet, soumis aux cadres du village depuis plus de cinq ans n’a pas encore été réalisé, confie-t-il.

« J’ai expliqué la situation à plusieurs cadres du village, ils m’ont dit d’aller d’abord vers le conseil régional. Le conseil aussi jusque là, n’a pas répondu. », renchérit le chef du village, Koué Charles, sous un ton d’oraison funèbre.

Selon M. Koué, il s’agit du devis d’un kit à énergie solaire de 1000 W associé à un groupe électrogène d’un montant global de 1,8 millions FCFA. Ce kit solaire, selon les experts pourra servir non seulement à alimenter le centre en éclairage, mais aussi à fournir de l’électricité au matériel de bureautique, de pompage et à l’équipement électroménager.

« Regardez ces maisons qui sont surplombées de panneaux solaires, pourquoi pas notre centre de santé ? », nous interroge-t-il.

Directeur départemental de la santé, Dr Manoua Bilé Philippe, confie que l’Etat ou le Conseil régional procède au raccordement du village. Une fois électrifié, des démarches seront entreprises par le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, afin de doter le centre en matériel adéquat pour une meilleure prise en charge des malades, précise-t-il.

En Côte d’Ivoire, le programme d’électrification villageoise initié par le gouvernement en faveur de toutes les localités de plus de 500 habitants est en cours. Un projet de construction d’une ligne de haute tension électrique devant relier, d’une part, les départements de Vavoua à Zuénoula (Centre-Ouest) et d’autre part celui de Zuénoula à Mankono et Séguéla (Nord-Ouest), destiné à électrifier 500 villages, a été lancé fin août 2017.

Mais avant, l’urgence est de répondre à l’attente de ces plus de 2000 âmes vivant à Zérégbo qui de nuit comme de jour nourrissent l’espoir de se voir offrir ce kit à énergie solaire.

« Je souhaite finir mes vieux jour sous des étincelles d’une ampoule allumée dans ce centre », implore Bossiehi Gaston, un octogénaire de Zérégbo, tendu dans un hamac.

bsb/tm
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