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Politique Publié le mercredi 11 février 2009 | Nord-Sud

La dangereuse glissade vers les bas-fonds tribaux

Les acteurs de la vie politique ivoirienne, tous niveaux confondus, n’hésitent plus à s’appuyer sur les groupes ethniques et les communautés tribales dans la course au pouvoir. Une dérive dont la Côte d’Ivoire devrait pourtant se méfier en raison des antécédents graves dont la cohésion nationale continue de souffrir.

Plusieurs années après son déclenchement, l’inventaire des origines et des causes de la crise ivoirienne peine à être bouclé. La presse a tour à tour mis à l’index l’ivoirité, la xénophobie ou l’ultranationalisme des uns et des autres. L’on a même évoqué parmi les causes, une intention française de «recoloniser» Abidjan, ou encore une «jalousie» du voisin Burkinabé qui a décidé de «tout gâter» en terre éburnéenne avec l’appui d’autres pays de la sous-région. Sur la fiabilité et la crédibilité de ces différentes pistes, les débats se poursuivent. Fait notable cependant, c’est le très peu de référence au tribalisme dans ce diagnostic. Cette véritable hypocrisie semble accorder à ce mal une responsabilité bénigne dans les malheurs du pays. Visiblement encouragés par ce silence, les hommes politiques ivoiriens, avec, à leur tête, la plus prestigieuse des institutions, recommencent à inviter les groupes ethniques et tribaux dans le débat de la course au pouvoir. Pourtant, l’histoire récente du pays décrit suffisamment les dangers que comportent de telles stratégies. A l’instar de la plupart des Etats africains, la Côte d’Ivoire compte une multitude de groupes ethniques : 67 selon des données officielles. Avant 1960, date de l’indépendance, une conscience nationale était en développement dans cette colonie française. Les populations s’unissaient dans le moule de la lutte pour l’émancipation. L’impératif de la libération du colonialisme commandait en effet de taire les singularités ethniques, tribales ou régionales. Malheureusement, en 1960, après l’accession à la souveraineté nationale, les particularités ethniques ont refait surface. La vie politique s’est polarisée sur un clivage correspondant aux zones géographiques Sud-Nord, Centre-Ouest, zones forestières et zones de savane, reconnaissent plusieurs historiens. L’harmonie entre ces différentes sphères régionales était alors assuré par le charisme d’un guide : le président Félix Houphouët Boigny. Par son habileté à surmonter les contradictions internes, le «père de la nation» ivoirienne s’appuyant sur la « géo-politique» réussira avec brio à faire avancer le pays vers l’unité.


Houphouët et la geopolitique


Le « génie politique » comme l’appelait De Gaulle tenait compte de l’équilibrage ethnico-régional dans l’administration et la nomination aux hautes fonctions. Et puis vint le 5 mai 1990. Le vent d’Est venu de la chute du Mur de Berlin secoua le monde. L’Afrique connait de partout une agitation sociale virulente et massive. Il y a eu aussi le discours de La Baule du président français Mitterrand qui recommandait « la démocratie et la bonne gouvernance aux Africains ». Le président Houphouët-Boigny se voit contraint d’octroyer le multipartisme à l’opposition non sans la prévenir à une rencontre au palais. «Le multipartisme (…) j’ai toujours pensé que les conditions n’étaient pas suffisamment encore créées», confiait-il. Le premier président de la République de Côte d’Ivoire craignait qu’une fois ouverte, la pratique du multipartisme ne vienne fragiliser la jeune nation en création par l’exacerbation des particularités. L’affaire du pays Guébié restait à l’époque la plus révélatrice des tensions ethniques que pouvait susciter l’envie chez chaque leader d’aller s’adosser à sa tribu. Malgré ses réserves et quelques garde-fous, le «Vieux» autorisera le multipartisme. Au fil des ans, comme il l’avait craint, chaque parti alla s’adosser à un groupe ethnique. Des tensions entre l’Ouest, en particulier le pays Bété jugé favorable à Laurent Gbagbo et le pouvoir détenu par les Akan du Sud en alliance avec le Nord se feront jour. Plus tard, la guerre de succession fera voler en éclats cette alliance Nord-Sud scellée et entretenue par le « père fondateur ». L’on retrouvera ainsi adossé au Nord Dioula, le Rdr d’Alassane Ouattara et le Sud Akan de Henri Konan Bédié, patron du Pdci : Les deux formations issues de l’ancien parti unique se livrent une rivalité sans merci. L’exacerbation des différences ethniques et religieuses à des fins politiques et la transformation de la composition ethnique du Sud par des migrations massives finiront par avoir raison de la stabilité du pays. Les mises en garde et la sensibilisation des artistes n’ont pas été entendues. Alpha Blondy n’a cessé de vitupérer la démocratisation dévoyée en chantant « Multipartisme ! C’est pas tribalisme ». Cela n’a pas ouvert les yeux aux différents camps qui se regardent désormais en chiens de faïence. Le contexte national est miné par l’exclusion et la xénophobie. L’usage de la loi fondamentale du pays comme arme pour frapper d’ostracisme un adversaire devient monnaie courante. En 1999, la Côte d’Ivoire connait les affres d’un coup d’Etat militaire perpétré par le général Robert Guéi. La transition mal gérée débouche encore sur l’accentuation des clivages ethniques et tribaux entre le Nord et le Sud. En 2000, Laurent Gbagbo accède au pouvoir dans des «conditions calamiteuses» marquées notamment par des guerres suscitées entre Bété, Attié, Dida d’un côté et Dioula (par abus en référence aux groupes ethniques du Nord) qui feront des centaines de morts. Le 19 septembre 2002, l’accentuation de cet autre clivage débouchera sur une énième tentative de coup d’Etat qui se transformera en une rébellion armée avec un Etat coupé en deux.


Gbagbo, ADO et Bédié épinglés…

La recherche d’un règlement définitif de cette longue crise se poursuit encore à travers plusieurs accords de paix dont le dernier, signé en mars 2007 à Ouaga continue d’essayer de recoller les morceaux. C’est dans un tel contexte que le 15 décembre 2007, au cours d’un meeting de la jeunesse du Pdci à Dimbokro, Kouadio Konan Bertin (KKB) appelle les Baoulé à se soulever contre Laurent Gbagbo. Après avoir estimé qu’à Gagnoa, ville natale du président de la République, «on tue les Baoulé parce qu’ils ne sont pas chez eux», KKB a chargé : «C’est la seule localité où on empêche des Ivoiriens, les Baoulé de se faire enrôler. C’est à Gagnoa que les Ivoiriens n’ont pas le droit d’aller au vote. C’est dans cette ville que, pendant la guerre, 3.000 Baoulé ont été tués. C’est dans cette ville qu’on coupe les cacaoyers des Baoulé». Et le jeune collaborateur de Bédié de trancher : «Gbagbo est mal placé pour donner des leçons de tribalisme». Ces propos ont soulevé le courroux des chefs traditionnels Bété (qui ont saisi le parquet) et du premier des Ivoiriens qui, n’a pas hésité en réplique, à proposer l’adoption d’une loi contre le tribalisme et la xénophobie. «On trouve des jeunes qui n’ont rien d’autre à faire que de propager le tribalisme, il faut les poursuivre. Bientôt, nous allons voter une loi contre le tribalisme, la xénophobie et le racisme. Jouer avec le tribalisme, ce n’est pas digne des Etats modernes». Ainsi, conformément à ce souhait, la loi du 4 août 2008 modifiant et complétant les dispositions du code pénal relatives à la répression du racisme, de la xénophobie, du tribalisme et des discriminations raciales et religieuses a été adoptée par l’Assemblée nationale. Un code de bonne conduite des partis politiques, groupements, forces politiques, et candidats aux élections en Côte d’Ivoire, initié par la Commission électorale indépendante (Cei) sera également paraphé le 24 avril 2008, pour contribuer à l’apaisement de la période pré et post électorale. Toutefois, malgré l’existence de ces textes, les hommes politiques multiplient des actes jugés tribalistes. Premier mis en cause : le chef de l’Etat. Au palais de la présidence comme à sa résidence à Mama (son village natal), les rencontres se suivent et se ressemblent. C’est que Laurent Gbagbo reçoit constamment des populations triées sur le volet avec pour critère principal, l’appartenance ethnique. Ces rencontres qui relèvent d’une pratique jugée tribaliste, politicienne et dénoncée à maintes reprises se poursuivent encore. Les partis politiques comme le Rdr, le Pdci, le Fpi et l’Udpci… n’hésitent pas non plus à susciter des associations de groupes ethniques qui sont brandies lors des manifestations comme preuves que de nouveaux militants rejoignent leur camp. L’adhésion de Baoulé au Rdr est fêtée en fanfare tout comme le sont les arrivées de populations de l’Ouest au Pdci et des Nordistes (Sénoufo de Korhogo) au Fpi. Des pratiques qui déclinent implicitement l’importance de l’appartenance ethnique dans le jeu politique. Comme au début du multipartisme, qui a viré au découpage ethno-politique du pays, les Ivoiriens restent muets comme des carpes. Les intellectuels regardent et les cadres entrent tête basse dans la manipulation politicienne. Pourtant, le sociologue belge, par un film éloquent avait prévenu. La Côte d’Ivoire redevient-elle une poudrière identitaire ? Malheureusement !


Djama Stanislas
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