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Art et Culture Publié le mercredi 4 avril 2012 | Le Patriote

Interview / Pr Sidibé Valy (Directeur général de l`ENS) : “Le corps de Zadi nous quitte, l`esprit Zadi reste en nous”

© Le Patriote Par Prisca
Littérature - La Côte d`Ivoire rend hommage à l`écrivain Bernard B. Dadié
L’Afrique a rendu un vibrant hommage à l’écrivain Bernard Binlin Dadié, les 30 et 31 août 2010, à la salle Ernesto Djédjé-Lougah-François du Palais de la culture d’Abidjan- Treichville. Photo: Bernard Zadi Zaourou
Ancien doyen de l`UFR Langues, Littératures et Civilisations, Sidibé Valy, a été étudiant, puis collaborateur pendant de nombreuses années au département des Lettres de l`Université de Cocody du Pr Bernard Zadi Zaourou. Dans cet entretien, celui qui est aujourd`hui directeur général, de l`École Normale Supérieure (ENS), raconte l`illustre disparu, et dévoile les multiples facettes du formateur, de l`écrivain, de l`artiste et de l`homme politique que fut Bernard Zadi Zaourou.
Le Patriote : Vous avez eu la chance de côtoyer Bernard Zadi Zaourou durant de nombreuses années au département des Lettres Modernes de l`UFR Langues Littératures et civilisations de l`Université de Cocody. Que retenez-vous de l`enseignant Zadi ?
Pr Sidibé Valy : C`était l`un des pionniers de l`enseignement à l`Université de Cocody. Avec les professeurs Barthélémy Kotchy, Minanhoro Joseph, Wondji Christophe, Christophe Dally, il fait partie de ceux qui ont révolutionné l`enseignement de la littérature orale et de la littérature africaine à l`Université de Cocody. Au département des Lettres Modernes, il n`est pas exagéré de dire que Zadi est une icône. Il était d`abord le professeur de littérature orale, de toutes poésies confondues (africaine, française et même orale). De plus, il était le seul professeur de rang magistral en stylistique. Sur ce plan, il a révolutionné la stylistique en essayant d`intégrer au corps textuel les signes relevant de la culture négro-africaine en général. On peut dire que Zadi a révolutionné l`écriture poétique et même dramatique, quand vous regardez la manière dont il a élaboré son œuvre la «Tignasse », et même « L`œil ». Toutes ces écritures relèvent d`une recherche de fond, d`une recherche qui puise ses points d`ancrage de nos cultures et traditions africaines.
Votre interlocuteur est un produit, un fruit de la réflexion de Zadi Zaourou. Au départ, quand il nous donnait 0,5 sur 20 cela nous révoltait, mais c`était pour nous inciter à travailler davantage. Avant sa mort, il disait sa fierté d`avoir formé des étudiants comme moi, Atsin N`cho François, Léon Koffi, Gnaoulé Oupoh, Soupé- Lou…Bon nombre du corps enseignant de la jeune génération relèvent de la réflexion et du sacrifice de Zadi Zaourou. Il a même aidé certains à obtenir des bourses hors Côte d`Ivoire pour terminer leur thèse. A d`autres, il a donné de lui-même. C`est le cas d`Aïcho Koudou, paix à son âme, qui a bénéficié de toutes les largesses de Zadi Zaourou. Aujourd`hui, même si on ne le dit pas, Amoa Urbain, le fondateur de l`Université Charles Louis de Montesquieu, est un produit de Zadi Zaourou, même s`il y a eu de temps en temps des quiproquos. Évidemment, il peut y avoir des malentendus entre l`élève qui veut dépasser le maître et ce dernier, ce fut le cas avec Zadi et Amoa Urbain, mais n`empêche qu`il reste un pur produit des sacrifices de Zadi. Agnès Monnet de l`ENS est également le fruit de la formation du Pr Zadi Zaourou, je pourrai encore égrener la liste… Aujourd`hui, il est vrai que le corps de Zadi nous quitte, mais l`esprit reste, dans la mesure où les personnes qui ont été formées sont là et sont utiles à la Côte d`Ivoire. Au niveau de la stylistique, il a formé Dr Cissé Alassane Daouda qui vient d`achever sa thèse d`État en Europe. Malheureusement, Zadi ne sera pas là lorsque nous fêterons Cissé Alassane quand il passera Maître de conférences.

L.P : Et Zadi l`écrivain et même Zadi l`artiste ?
S.V : Zadi était un écrivain incontesté et incontestable. Dans la création chez Zadi, il faut reconnaître qu`il a révolutionné l`esthétique du Didiga, l`ancien conte qui a donné naissance à une philosophie d`appréhension liée au théâtre de recherche. Le Didiga, c`est-à-dire l`art de l`impensable. A partir de ce moment, Zadi devient un fondateur du théâtre de recherche avec Niangoran Porquet, Aboubacar Touré, Marie-José Hourantier et Wêrê-Wêrê Liking. Ce type théâtre est produit par des universitaires et joué par des universitaires pour des universitaires. En Afrique, il n`existe qu`en Côte d`Ivoire et cela grâce à Zadi. En plus du théâtre, il y a la poésie africaine. Zadi a longtemps travaillé sur l`art du discours, l`art de la parole chez Césaire. Il a rendu l`œuvre de Césaire accessible à tous. Que dire de Zadi artiste, si ce n`est qu`il fut un grand joueur du Dôdô, c`est-à-dire la flûte du pan, et de l`arc musical, qui est un support esthétique du théâtre qu`est le didiga. L`arc musical n`intervient qu`au moment où l`intensité dramatique a atteint son summum. Et l`artiste Zadi accompagne avec les sonorités très harmoniques de l`arc-musical le discours des personnages jouant la pièce du didiga.

L.P : Un regard sur l`immense héritage aussi bien littéraire que musical que laisse Zadi ?
S.V : Je dirai que l`héritage de Zadi est insondable. Bon nombre d`étudiants continuent de travailler sous notre direction sur l`esthétique, la dramaturgie et le théâtre de Zadi Zaourou. L`une de mes assistantes a soutenu sa thèse de Doctorat unique sous ma direction sur « l`écriture révolutionnaire de Zadi Zaourou». Je pourrai dire aujourd`hui que Zadi nous laisse un héritage qu`il faille raffermir et insuffler encore de nouvelles énergies pour atteindre la perfection que cherchait à incarner le Pr Zadi.

L.P : Au niveau africain, peut-on dire de Zadi ?
S.V : Il était l`un des grands représentants du théâtre négro-africain contemporain et l`un des meilleurs fondateurs du théâtre de recherche négro-africain. Il a aussi produit des articles de fond sur le didiga, sur l`esthétique du théâtre négro-africain et sur la perception de la littérature orale et la méthodologie. Il nous a également donné un bon nombre d`éléments qui nous permettent d`étudier le conte africain à l`Université de Cocody, des méthodes qui serviront encore longtemps à des étudiants dans le cadre de l`étude du conte d`expression orale africain.

L.P : Une petite anecdote sur la vie de l`homme qui a été votre formateur ?
S.V : C`était en 1976. J`étais encore étudiant du Pr Zadi, je devais faire une dissertation, il m`a donné 0,5 sur 20. J`ai pris ma copie et je suis allé le voir. Je lui ai dit : « Mais professeur, demie, ça ne vaut même pas le pris de mon bic (entendez stylo) ». Il m`a regardé, il a ri et il m`a dit : « Si tu as demie, cela veut dire que tu peux enlever la virgule, c`est -à-dire 50 et 50% de 20 ça fait 10 ». La prochaine dissertation, qui était capitale, s`intitulait : « Si tu menaces ton voisin de ton indexe, comme si tu allais lui transpercer le cœur, n`oublie pas que trois de tes doigts te menacent toi-même, et menacent de te transpercer le cœur. Développez ». Quand j`ai fini le développement, il m`a mis 15/20. Quand je suis retourné le voir, il m`a dit : « Tu es parti de demie pour avoir 15/20. Tu peux mieux faire. Mais il faut lire, et réfléchir sur ce qu`on a lu, c`est très important pour un universitaire. Tu dois faire mieux que ça, et je parie que tu feras mieux». Mais ce qui m`a frappé le plus, c`est pendant la crise postélectorale. Zadi n`arrivait pas àme joindre au téléphone, il m`a envoyé trois sms, et je les montre à mon assistante, Dr. Soupé Lou qui a travaillé sur son théâtre. J`ai encore le texto dans mon téléphone portable. Il avait écrit : « Valy tu es mon seul espoir, mais j`ai grand peur pour toi. J`ai grand peur, fais attention, fais attention trois fois ». C`est quelque chose que je ne peux oublier. Même les assistants que moi-même j`ai produits ne m`ont pas appelé pendant la crise postélectorale pour avoir de mes nouvelles. Mais Zadi, qui m`a produit, ne cessait avec le Pr Kotchy d`avoir de mes nouvelles. J`étais dans un quartier qui était assiégé. Zadi a cherché à savoir ce que je devenais au plus fort de la crise, cette dimension de l`homme je peux en témoigner. Et après la crise, il m`a dit : « Valy, continue de travailler, ne regarde pas derrière. Fais ce que tu as à faire pour ton pays. Continue je te soutiens

Réalisée par Moussa Keita

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