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Société Publié le mardi 31 décembre 2019 | Abidjan.net

Situation socio-politique : Le Cardinal J.P Kutwa, demande à Ouattara d’accorder sa grâce aux pro-Soro arrêtés et détenus

© Abidjan.net Par DR
Messe pour la paix à la cathédrale Saint-Paul d`Abidjan
Abidjan, 30 décembre 2019. Le président de la République, Alassane Ouattara, et son épouse, ont participé à la Messe pour la Paix dite par le Cardinal Jean Pierre Kutwa, à la cathédrale Saint Paul d`Abidjan, en présence de plusieurs autres personnalités, dont le vice-président de la république et son épouse, le Premier ministre, des présidents d`institutions et des membres du gouvernement.
Dans son adresse à la messe de la Paix qu’il a présidé en présence du chef de l’Etat, Alassane Ouattara et de son épouse, du vice-président de la République, du Premier ministre et de membres du gouvernement, l’Archevêque d’Abidjan, le Cardinal Jean Pierre Kutwa a plaidé pour une grâce aux partisans de l’ex-président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, arrêtés lors des récents événements non sans interpeller les « va-t’en guerre » invités à désarmer leurs cœurs. Ci-dessous, l’intégralité de son sermon.

MESSAGE DU CARDINAL JEAN PIERRE KUTWÃ
ARCHEVEQUE D’ABIDJAN

A L’OCCASION DE LA CÉLÉBRATION DE LA 53ème JOURNÉE MONDIALE DE LA PAIX

Cathédrale Saint Paul du Plateau Abidjan

Lundi 30 décembre 2019

En instituant la journée mondiale de la paix, le pape Saint Paul VI souhaitait, dans le sillage de l’Encyclique ‘‘Pacem in terris’’ du Pape Saint Jean XXIII, favoriser la paix dans le monde. A propos de la paix, le Saint Pape Jean Paul II, ami de notre terre de Côte d’Ivoire, avait prononcé ces mots qui me paraissent toujours d’actualité : ‘‘à tous, je dis que la paix est possible. Il faut l’implorer comme un don de Dieu, mais il faut aussi la construire jour après jour, avec son aide, par les œuvres de la justice et de l’amour.’’ Fin de citation. Nous nous rappelons que l’an dernier, à l’occasion de la célébration de la 52ème journée mondiale de la paix, le Pape François avait interpellé les responsables politiques quant à leur mission au service de la Maison commune. Cette année, il nous lance à tous un appel à dépasser toutes les peurs qui entravent le chemin vers la paix.

Convaincu que toute œuvre, toute action qui prend sa source en Dieu, reçoit nécessairement de Lui son achèvement, je me réjouis de votre présence à tous qui traduit notre attachement commun à la Paix, ce bien si précieux et pour lequel nous nous réunissons pour implorer Dieu de nous l’offrir, mais également, de nous donner à nous les hommes, les moyens de pouvoir la construire jour après jour. Telle est ma prière en ce soir, une prière qui se fait plus insistante à l’orée de l’année 2020, année qui continue de polariser les attentions et les énergies de tant de nos concitoyens, en lien avec les prochaines élections présidentielles d’octobre 2020.

Intitulé ‘‘la paix, un chemin d’espérance : dialogue, réconciliation et conversion écologique’’, le texte du Pape que j’ai plaisir à commenter et à contextualiser avec notre actualité, faut-il le rappeler, est un appel à dépasser toutes les peurs qui entravent le chemin vers la paix. La paix à laquelle nous aspirons, le pape François nous la présente en des mots biens choisis qu’il me plaît de citer : ‘‘la paix est un bien précieux, objet de notre espérance auquel aspire toute l’humanité. Espérer la paix est un comportement humain qui renferme une tension existentielle ; c’est pourquoi même un présent parfois pénible ‘‘peut être vécu et accepté s’il conduit vers un terme et si nous pouvons être sûrs de ce terme, si ce terme est si grand qu’il peut justifier les efforts du chemin’’. De cette façon, l’espérance est la vertu qui nous met en chemin, qui nous donne des ailes pour aller de l’avant, même quand les obstacles semblent insurmontables.’’ Fin de citation.

1- Toute guerre, en réalité, est un fratricide qui détruit le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine.

Excellences, Frères et sœurs,

Le message du Saint Père commence par souligner en premier lieu, les terribles épreuves des conflits civils et internationaux, aggravées souvent par des violences sans aucune pitié, et qui marquent pour longtemps le corps et l’âme de l’humanité. Il en résulte, comme dit le Saint Père, que ‘‘notre communauté humaine porte dans sa mémoire et dans sa chair les signes des guerres et des conflits qui se sont succédés avec une capacité destructrice croissante, et qui ne cessent de frapper spécialement les plus pauvres et les plus faibles […]

Des nations entières peinent à se libérer des chaînes de l’exploitation et de la corruption, lesquelles alimentent haines et violences. Aujourd’hui encore, à tant d’hommes et de femmes, d’enfants et de personnes âgées, sont niées la dignité, l’intégrité physique, la liberté, y compris religieuse, la solidarité communautaire, l’espérance en l’avenir. De nombreuses victimes innocentes portent sur elles le supplice de l’humiliation et de l’exclusion, du deuil et de l’injustice, voire même les traumatismes de l’acharnement systématique contre leur peuple et leurs proches [...] Toute guerre, en réalité, est un fratricide qui détruit le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine.’’ Fin de citation.

A propos de violences qui marquent pour longtemps le corps et l’âme, de même que la mémoire, et loin de moi le désir ou l’envie d’ouvrir les blessures qui peinent à cicatriser, faut-il rappeler que le souvenir de la récente crise post-électorale de 2010 avec son lot de morts, de blessés, de déplacés, de prisonniers, d’exilés, de biens détruits… est encore vif dans le cœur de nombre de nos concitoyens qui je voudrais le parier, donneraient tout, afin de connaître une paix stable et durable, pour vaquer sereinement à leurs occupations ! Il y’a donc urgence pour nous aujourd’hui, de donner des signes qui vont dans le sens de l’apaisement et du vivre ensemble, ‘‘au-delà des mots, en agissant ensemble pour la création d’un environnement électoral apaisé’’, comme le stipulait justement, le thème de la 23ème édition de la journée nationale de la paix en Côte d’Ivoire.

Il nous faut donc prendre ensemble l’engagement de lever les obstacles à la paix et le pape François ne dit pas autres choses quand il affirme ceci : ‘‘la guerre, nous le savons bien, commence souvent par l’intolérance à l’égard de la différence de l’autre, qui renforce le désir de possession et la volonté de domination. Elle naît, dans le cœur de l’homme, de l’égoïsme et de l’orgueil, de la haine qui pousse à détruire, à renfermer l’autre dans une vision négative, à l’exclure et à le faire disparaître. La guerre se nourrit de la perversion des relations, d’ambitions hégémoniques, d’abus de pouvoir, de la peur de l’autre et de la différence perçue comme un obstacle ; et en même temps elle alimente tout cela.’’

Et le Saint Père de poursuivre : ‘‘toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi. Le manque de confiance et la peur renforcent la fragilité des rapports et le risque de violence, dans un cercle vicieux qui ne conduira jamais à une relation de paix […] Par conséquent, nous ne pouvons pas prétendre maintenir la stabilité mondiale par la peur de l’anéantissement, dans un équilibre plus que jamais instable, suspendu au bord du gouffre nucléaire et enfermé dans les murs de l’indifférence, où l’on prend des décisions socio-économiques qui ouvrent la voie aux drames de l’exclusion de l’homme et de la création, au lieu de nous protéger les uns les autres,’’ toute situation que le pape qualifie de paradoxale.

2- Poursuivre une fraternité réelle, basée sur la commune origine divine et exercée dans le dialogue et la confiance réciproques

Excellences, Frères et sœurs,

Reprenant les termes de ses propos tenus lors de son récent voyage au Japon - discours sur les armes nucléaires à Nagasaki – le Pape souligne le paradoxe de maintenir la paix mondiale par la menace de l’anéantissement : ‘‘il est paradoxal, […] que notre monde vit la perverse dichotomie de vouloir défendre et garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance qui finit par envenimer les relations entre les peuples et empêcher tout dialogue possible. La paix et la stabilité internationales sont incompatibles avec toute tentative de construction sur la peur de la destruction réciproque ou sur une menace d’anéantissement total ; elles ne sont possibles qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération au service d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine d’aujourd’hui et de demain.’’

Avec le Pape, je voudrais m’interroger avec vous : ‘‘Comment, alors, construire un chemin de paix et de reconnaissance réciproque ? Comment rompre la logique macabre de la menace et de la peur ? Comment briser la dynamique de la défiance qui prévaut actuellement ?... Nous devons poursuivre une fraternité réelle, basée sur la commune origine divine et exercée dans le dialogue et la confiance réciproques. Le désir de paix est profondément inscrit dans le cœur de l’homme et nous ne devons nous résigner à rien de moins que cela.’’

Il me plaît ici de reprendre les propos que j’ai tenu à l’occasion de la célébration de la 23ème édition de la journée nationale de la paix : ‘‘fils et filles de Côte d’Ivoire, écoutons le Seigneur dire à chacun de nous : mon fils ne te laisse pas ronger par le désir de vengeance ; ne réponds pas au mal par le mal, parce qu’alors, tu deviendras semblable à tes agresseurs ; ne te laisse pas déstabiliser par la rancune, ce serait donner à l’autre, un pouvoir sur toi, le pouvoir de te détruire, dans le meilleur de toi-même ; n’entre pas dans le jeu du Mauvais, tu y laisseras ton âme. Enfin, si tu pouvais être au-dessus de tout le mal dont tu es l’objet, quelle démonstration de force ce serait de ta part ! En fin de compte, fais plus encore : comprends tes ennemis ! Aime-les !’’

Comprendre ses ennemis, les aimer, c’est comprendre finalement comme le souligne le Pape, que la paix est avant tout, un chemin d’écoute basé sur la mémoire, sur la solidarité et sur la fraternité : elle ‘‘trouve sa source au plus profond du cœur humain, et la volonté politique doit toujours être revigorée afin d’initier de nouveaux processus qui réconcilient et unissent personnes et communautés ’’ car, ‘‘un petit geste de solidarité reçu peut inspirer des choix courageux et même héroïques, peut susciter de nouvelles énergies et rallumer une nouvelle espérance chez les individus et dans les communautés.’’

3- Ouvrir et tracer un chemin de paix

Excellences, Frères et sœurs,

Ici en Côte d’Ivoire, désormais, il ne s’agit donc plus pour nous de nous asseoir pour discuter mais bien de nous asseoir, de discuter pour écouter et comprendre l’autre et ce qu’il dit, en lui accordant le crédit de l’honnêteté et de la bonne foi. Je rêve d’un moment où tous nos grands leaders pourront s’asseoir autour d’une même table pour s’écouter mutuellement afin de travailler à ce que la recherche de la cohésion, de l’unité et de la paix président a toutes leurs paroles et actions politiques. Comme le dit si bien le Pape François dans son message, ‘‘le monde n’a pas besoin de paroles creuses, mais de témoins convaincus, d’artisans de paix ouverts au dialogue sans exclusions ni manipulations.’’

Dès lors, et pour parvenir à un mieux vivre ensemble, il nous faut ‘‘ouvrir et tracer un chemin de paix’’ tout en gardant en mémoire que ‘‘la paix est un défi d’autant plus complexe que les intérêts qui sont en jeu dans les relations entre les personnes, les communautés et les nations, sont multiples et contradictoires. Il faut avant tout faire appel à la conscience morale et à la volonté personnelle et politique…’’ Si nous voulons que notre pays soit véritablement émergent, nous devons prendre davantage conscience que ‘‘la fracture entre les membres d’une société, l’accroissement des inégalités sociales et le refus d’utiliser les instruments en vue d’un développement humain intégral mettent en péril la poursuite du bien commun. Par contre, le travail patient basé sur la force de la parole et de la vérité peut réveiller chez les personnes la capacité de compassion et de solidarité créative’’ parce que la paix est aussi chemin de réconciliation dans la communion fraternelle.

Pour le Pape, ‘‘ce chemin de réconciliation nous appelle à trouver dans le fond de notre cœur la force du pardon et la capacité de nous reconnaître frères et sœurs. Apprendre à vivre le pardon fait grandir notre capacité à devenir des femmes et des hommes de paix.’’ Je lance ici un appel solennel à tous les va-t’en-guerre dans tous les partis politiques: désarmez vos cœurs! Au nom de Dieu qui nous a tous créés, désarmez vos cœurs pour l’habiller du manteau de l’humilité, du pardon et de la paix! Au nom de nos concitoyens vos frères et sœurs, désarmez vos cœurs!

4- De la conversion écologique qui conduit à avoir un nouveau regard sur la vie.

Excellences, Frères et sœurs,

Dans son message, le pape François rappelle également que toute paix véritable ne peut se passer de justice, particulièrement économique et sociale. Il considère aussi que la paix est un chemin de conversion écologique : ‘‘ce chemin de réconciliation est aussi écoute et contemplation du monde qui nous a été donné par Dieu pour que nous en fassions notre maison commune. En effet, les ressources naturelles, les nombreuses formes de vie et la terre elle-même nous sont confiées pour être “cultivées et gardées” (cf. Gn 2, 15) aussi pour les générations à venir, avec la participation responsable et active de chacun.’’

Imaginons ici, la destruction même progressive de la forêt du banco, des forêts classées et autres réserves naturelles de notre pays ! Quel drame ce serait pour les générations à venir ! Et pourtant, la menace est réelle si nous considérons l’urbanisation galopante de nos villes comme s’il n’existait aucun plan directeur ! Le sempiternel problème du foncier rural de même que les questions de réchauffement climatique sont là pour nous rappeler qu’il y’a péril en la demeure et urgence d’action !

Comme dit le Pape, ‘‘la conversion écologique à laquelle nous faisons appel nous conduit donc à avoir un nouveau regard sur la vie, en considérant la générosité du Créateur qui nous a donné la terre et nous rappelle à la joyeuse sobriété du partage. Cette conversion doit être comprise de manière intégrale, comme une transformation des relations que nous entretenons avec nos sœurs et nos frères, avec les autres êtres vivants, avec la création dans sa très riche variété, avec le Créateur qui est l’origine de toute vie. Pour le chrétien, elle demande de ‘‘laisser jaillir toutes les conséquences de la rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde.’’

Enfin, le pape affirme que l’on n’obtient pas la paix si on ne l’espère pas. ‘‘Le chemin de réconciliation exige patience et confiance… Il s’agit avant tout de croire en la possibilité de la paix, de croire que l’autre a le même besoin de paix que nous…En cela, l’amour de Dieu pour chacun d’entre nous peut nous inspirer, un amour libérateur, sans limite, gratuit, inlassable.’’

5- Aspirons de toutes nos forces à la Paix et Dieu nous l’accordera !

Excellences, Frères et sœurs,

Estimant que la peur est souvent source de conflit, le Pape conclut son message en soulignant que ‘‘il est donc important d’aller au-delà de nos craintes humaines, en nous reconnaissant comme des enfants dans le besoin devant celui qui nous aime et qui nous attend, comme le Père du fils prodigue (cf. Lc 15, 11-24). La culture de la rencontre entre frères et sœurs rompt avec la culture de la menace. Elle fait de toute rencontre une possibilité et un don de l’amour généreux de Dieu. Elle nous pousse à dépasser les limites de nos horizons restreints afin de toujours viser à vivre la fraternité universelle comme enfants de l’unique Père céleste.’’

Pour terminer, reconnaissons que ce texte arrive bien à son heure alors que l’année 2020 point à l’horizon. Le message du Saint Père est en résumé une invitation à comprendre finalement que la paix est chemin d’espérance face aux obstacles et aux épreuves, qu’elle est aussi chemin d’écoute basé sur la mémoire, sur la solidarité et sur la fraternité. La paix que nous recherchons est également chemin de réconciliation dans la communion fraternelle. Au nom donc de cette réconciliation, je demande humblement à vous, Mr le Président de la République, vous qui détenez le pouvoir de la grâce présidentielle, de bien vouloir accepter de faire sortir du cachot tous ceux qui ont été arrêtés, suite aux derniers événements que connaît notre pays. Comme dit le Pape, l’on obtient autant qu’on espère. Je prie Dieu, qu’ensemble nous aspirions de toutes nos forces à la Paix et Dieu nous l’accordera !

Pour terminer, je me permets de reprendre les mots du Pape François : ‘‘la grâce de Dieu le Père s’offre comme un amour sans conditions. Une fois reçu son pardon dans le Christ, nous pouvons nous mettre en chemin afin de l’offrir aux hommes et aux femmes de notre temps. Jour après jour, l’Esprit Saint nous suggère des comportements et des paroles pour que nous devenions des artisans de justice et de paix. Que le Dieu de la paix nous bénisse et vienne à notre aide. Que Marie, Mère du Prince de la Paix et Mère de tous les peuples de la terre, nous accompagne et nous soutienne, pas à pas, sur notre chemin de réconciliation.’’

À tous, je souhaite une bonne, heureuse et sainte année 2020.

Jean Pierre Cardinal KUTWÃ,
Archevêque Métropolitain d’Abidjan
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