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Santé Publié le mardi 24 août 2021 | AIP

Chicha, la pipe à eau ou “pipe de la mort”

© AIP Par DR
La chichia


Abidjan- Nicotine, goudron, monoxyde de carbone, cobalt, chrome, plomb, soit 4000 substances chimiques toxiques, irritantes et/ou cancérogènes sont libérées dans la fumée de la chicha, pipe à eau ou “pipe de la mort”. (Dossier)


De tailles variées destinées à fumer du tabac ou de l’essence de fruit, la chicha ou le narguilé qui fait partie des nouveaux produits du tabac est une pipe orientale à long tuyau flexible dans laquelle la fumée passe par un vase rempli d’eau. Elle est composée de plusieurs parties, à savoir, un réservoir à eau, une cheminée, un plateau servant de cendrier, un tuyau flexible, une pipe immergée, un petit bol au sommet de la cheminée dans lequel on met le tabac.


Incursion dans un antre de la chicha


Adjamé, commune cosmopolite de la ville d’Abidjan, au 1er étage du restaurant “Opéra” sis au quartier Liberté, un club de chicha. Une visite inopinée dans ce fumoir à ciel ouvert, samedi 14 août 2021, aux environs de 20H, a permis de constater que des jeunes de 16 à 20 ans voire un peu plus en majorité composés d’élèves profitent des vacances pour se délecter à la saveur dangereuse du « tabamel ». Ce nouveau produit du tabac qui comprend un liquide sirupeux et sucré et dégageant des parfums de fraise, citron, mangue, vanille, orange, banane, pomme, etc.


Des aromates trouvés par l’industrie du tabac pour appâter une jeunesse en proie à la mode, au snobisme et à l’imitation et qui n’a d’yeux que dans le digital.


« Cela fait maintenant six ans que je fume la chicha. Ça me fait du bien, je me sens bien! Les gens disent que c’est plus dangereux que la cigarette. Je ne partage pas cet avis. En une nuit, si ça va chez moi je peux dépenser 250 mille dans la boisson, la chicha, les “boya”, juste pour m’amuser », se complait Touré Djakaridja alias Djakiss, jeune élève “brouteur”, cette race d’arnaqueur en ligne bien connue sous nos tropiques.


Dans le salon qu’il occupe avec son téléphone de dernière génération, Djakiss âgé de 17 ans ans détient le pouvoir. Il commande à volonté la chicha auprès des serveuses toutes habillées très sexy.


Allant de 2500, 3000 FCFA jusqu’à 15 000 FCFA, les multiples narguilés exposés au comptoir dans un ordre décroissant, de la couleur la plus vive à la couleur la plus sombre, descendent comme de petits pains.


La chicha ou la hooka qui compte pour 28% de tabac, 70% de mélasse (liquide sirupeux contenant sucre) et 2% d’arômes, selon les experts, n’est plus le hobby de ces vieux riches Magrébins qui entre deux « taf », deux bouffées ressassent de souvenirs lointains et font le bilan de leurs nombreuses réalisations.


Il est devenu l’affaire d’une pauvre classe juvénile, aux cheveux crépus et aux dreads fantaisistes. Le pantalon porté en dessous des fesses, mettant en valeur le « Chocotos », c’est-à-dire le dessous, se faisant sien ce style né dans les prisons américaines avec les prisonniers qui, désireux, d’avoir un rapport sexuel, s’habilleraient de cette façon comme un signal à leur co-détenus.


« Un jeune qui ne fume pas la chicha est déconnecté », confie Abou Sanogo, la pompe à la bouche, projetant de grosses bouffées de fumée en compagnie de nanas.


Ces jeunes filles encore de pleine de vie qui ignorent également qu’une bouffée de chicha contient autant de fumée qu’une cigarette entière. Et qu’une séance revient ainsi à fumer entre 20 et 30 cigarettes. Par conséquent, ce nouveau produit du tabac expose ses usagers aux mêmes risques de santé que pour la cigarette. A savoir, problèmes cardio-vasculaires, respiratoires, digestifs, risques de cancers…


Dans cet espace comme dans la plupart des clubs de chicha qui jonchent les rues, l’ambiance se vit à géométrie variable. Les sensations sont diverses et chacun à sa manière de « planer », c’est-à-dire, de ressentir la dose.


A en croire Djédjé Fabrice, un autre adepte, cela est du au fait que tout le monde ne consomme pas la même dose. Certains intègrent d’autres substances comme le « cali » ou encore « le gban » ou la « weed », des substituts de drogues afin de ressentir des drôles de sensations. Mirage.


Le printemps pour les commerçants pendant les vacances


Commerçant à Adjamé mosquée, Saré Donatien se frotte les mains pendant cette période de vacances. Les gérants de maquis, restaurants, maquis et night-club se substituent aux clients habituels que sont les particuliers pour répondre aux besoins des nombreux élèves qui font usage de ce poison que contient le Love 66, une marque de chicha très prisée en Côte d’Ivoire, selon les “initiés”.


« La demande est plus forte pendant les vacances. On peut vendre entre 15 et 20 packs à chicha dans la semaine. La plupart de nos clients sont des gérants de glaciers ou de restaurants, endroits très fréquentés par les vacanciers », confie M. Saré.


Au restaurant “Opéra”, une sorte de double vacation a été instaurée pour satisfaire le trop plein de clients pendant les vacances. Une équipe assure dans la soirée jusqu’à 22H et une autre prend la relève pour le reste du temps.


« Avant, du lundi au vendredi, on pouvait compter 25 à 40 mille FCFA par jour. Mais depuis les vacances, nous avoisinons les 50 000 FCFA voire 70 000 les samedis et dimanche », se réjouit la gérante de ce restaurant.


« La chicha n’est rien d’autre que le tabac. Celui qui fume la chicha s’expose aux mêmes maladies que celui qui fume le tabac. Même plus parce qu’une bouffée de chicha, c’est plus de 20 cigarettes », prévient Dr Koffi Nestor, chef de service information, éducation et communication au Programme national de la lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie et les autres addictions (PNLTA).


Dr Koffi explique que la dangerosité réside dans le fait que l’inhalation profonde de la fumée refroidie dans le réservoir à eau atteint directement les tissus du corps humain. D’où, l’importante acuité à laquelle s’expose le sujet.


Auxiliaire au tabac, l’usage de la pipe à eau est aussi la porte ouverte à toutes les maladies. Il est le facteur de risque de toutes les maladies non transmissibles voire l’agent causal du diabète, de l’hypertension artérielle, source de maladie cardio-vasculaire.


« Quand vous prenez, le stress, la sédentarité, l’obésité, le tabac est là. Et c’est à juste titre qu’on dit qu’il tue plus que le Sida, le paludisme et la tuberculose. On ne le voit pas, mais il agit de façon brusque », insiste-t-il.


Revenant sur les conséquences transversales au plan écologique, économique et social de l’usage du tabac, Dr Koffi signale que la culture du tabac entraine la disparition du couvert végétal par l’abatage des grands arbres et que l’utilisation des pesticides est très toxique pour le sol.


Le tabac n’apporte rien à l’économie et sa part dans le Produit intérieur brute (PIB) est moins de 1%, martèle-t-il, non sans évoquer l’impuissance sexuelle qu’il entraine chez l’homme et les difficultés de procréer chez les femmes.


« Les femmes qui fument tombent moins enceintes. Elles accouchent souvent d’enfants morts-nés. Chez l’homme, les spermatozoïdes sont paresseux, même pénalty, il ne peut pas tirer! », ironise-t-il.


 L’usage des nouveaux produits du tabac tel la chicha interdit par la loi


Selon l’article 9 de la loi relative à la lutte anti-tabac, adopté le 23 juillet 2019 et promulgué par le président de la République, Alassane Ouattara, la vente du tabac ou des produits du tabac en dehors des points de vente agréés est interdite. Il est également proscrit de vendre ou d’offrir des produits du tabac à toute personne mineure âgée de moins de 18 ans.


Cette loi prévoit également des sanctions allant d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 10 millions à 100 millions de FCFA à l’endroit des contrevenants.


Malgré cette interdiction, les clubs de chicha voire les “chichas party” animent le quotidien des jeunes et mêmes des adolescents. Dans les groupe de jeunes appelé “grins”, les restaurants, les glaciers, les bars etc, ces jeunes « pipent » à souhait, à la barbe et au nez de tous.


Sur ce laxisme constaté, Dr Koffi Nestor s’est voulu rassurant. « Nous sommes dans une phase de sensibilisation mais à un certain moment, nous allons passer à une autre phase. Un bon matin, vous allez voir que nous sommes passés à la répression qui va consister à fermer tous ces clubs », assure-t-il.


A côté de la sensibilisation, le PNLTA en collaboration avec la communauté éducative, a formé des médecins en matière de sevrage tabagique. Ils exercent dans les médico-scolaires, les districts sanitaires, les structures spécialisées, pour la prise en charge des sujets dépendant du tabac.


De l’avis d’un sociologue


Imitation, snobisme, recherche de prestige sont les maitres-mots employés par Dr Martin Amalaman pour expliquer le phénomène de l’usage de la chicha. Il s’en prend également à la révolution numérique qui bouleverse le monde, touche toutes les générations et tous les domaines de l’activité socio-économique.


« L’environnement socio-culturel dans lequel nous évoluons a ainsi été radicalement modifié, en quelques années, sous l’effet de cette révolution numérique. Avec son lot d’outils et de support digitaux, tels les SMS, les whatsapp, les tweeters », déplore Dr Amalaman.


Il signale également que le flot ininterrompu de messages électroniques et d’appels cellulaires, sans compter les réseaux sociaux, les jeux vidéo, et tous les moyens d’information et de communication en temps réel impliquant les appareils numériques les plus divers ont également contribué à amplifier le phénomène. N’épargnant pas non plus l’influence culturelle des films et feuilletons, surtout ceux qui sont tournés dans les pays de l’Orient où le fumeur chicha est vue comme un “gourou”.


Dr Amalaman Martin invite les autorités ivoiriennes et la communauté éducative à prendre des mesures fortes pour endiguer l’évolution de cette trouvaille et exercer une forte pression sur ces jeunes qui s’y adonnent. Et ce, tout en citant l’exemple du Ghana d’afficher sur le produit des avertissements visibles sur les dangers du tabagisme. Et même celui du Burkina Faso qui a fait fermer tous clubs de la capitale, Ouagadougou.


Le rapport de Tobacco Control Africa de 2007 révèle que le coût des maladies provoquées par le tabagisme est de 27 milliards FCFA en Côte d’ Ivoire, alors que la contribution de l’industrie du tabac à la valeur ajoutée s’élevait la même année à 20 milliards FCFA, soit une perte de sept milliards pour le pays.


En Côte d’Ivoire, la prévalence générale du tabagisme dans le pays est passée de 14,6% à 8,5% après l’enquête MICS réalisée en 2016. Elle varie selon les classes d’âge. Selon l’enquête réalisée en 2018, ce taux était de 4,5% au sein des jeunes de 4.5%. Aussi, selon les estimations du PNLTA (2014), le tabagisme est à l’origine de 5000 décès par an en Côte d’Ivoire.



bsb/cmas

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