Dans ce contexte de crise du cacao, après les différentes rencontres entre l’interprofession et les groupements d’exportateurs, nous avons décidé d’interroger un exportateur national, membre du GNI, Monsieur Ismael Koné, Fondateur et dirigeant de la société ECORIGINE membre du Comité consultatif du Conseil du Café-Cacao (CCC), représentant des exportateurs.
RTI.INFO - Tout d'abord on voudrait vous remercier d'avoir accepter d'avoir accepter notre interview sur la crise du cacao. Vous avez participé activement aux ateliers de réflexion sur la réforme de la filière en 2012, vous avez été membre du Conseil d’Administration du CCC de 2012 à 2018, aujourd’hui vous êtes membre du comité consultatif du CCC ou vous représentez les exportateurs de fèves. Selon vous, quelles sont les causes de la crise qu’on vient de connaitre dans la filière cacao ?
Ismaël Koné - Avec la chute des cours internationaux de plus de 65% durant ces derniers mois, la cote d’ivoire s’est retrouvée à l’entame de sa campagne 25/26 avec un prix planteur garanti très attractif (2 800 F/kg), c’est-à-dire nettement supérieur au prix du marché international (équivalent actuellement à environ 900F/kg en prix planteur ). Pour offrir un prix garanti au planteur, la cote d’ivoire vend par anticipation 80% de sa production un an à l’avance, et 20% en spot. Le prix qui a été fixé en octobre 2025 est donc la résultante des ventes des 80% de la production réalisées pendant la campagne 2024/2025, au moment où le marché était pratiquement le triple des cours actuels.
Cependant lorsqu’il a fallu vendre les 20% de la production en spot, les acheteurs internationaux, qui sont concentrés en 6 compagnies, ont exigé de baisser le prix (le différentiel), de là a débuté un bras de fer avec l’Etat à travers le CCC. Il faut comprendre que baisser les différentiels signifie augmenter la perte de l’état qui va devoir subventionner le prix pour le maintenir au prix stabilisé. Ce bras de fer a duré plusieurs semaines. Malheureusement ce sont les pauvres planteurs qui ont le plus souffert de ce bras de fer.
Il faut ajouter à ce blocage des ventes spots qui a duré plusieurs semaines, le fait que le prix attractif a eu pour conséquence d’une part, d’empêcher les fuites de cacao ivoirien vers les pays frontaliers contrairement aux années précédentes.
En effet, on assistait depuis plusieurs années déjà, à une fuite de cacao vers les pays limitrophes, car ces derniers ne taxent quasiment pas leurs exportations de cacao, cela crée donc une différence de coût entraînant un trafic vers ces pays.
D’autre part, on a assisté à une arrivée massive de flux de cacao en provenance des pays voisins. Ces flux de cacao en provenance des pays voisins ont créé un surplus de stock qui a perturbé l’équilibre de notre commercialisation.
Certains acheteurs (intermédiaires) mal intentionnés en ont profité pour enregistrer ce cacao comme provenant de leurs coopératives.
Voilà comment nous nous retrouvons de décembre 2025 à fin février 2026 dans une crise où la cote d’ivoire a vu la commercialisation intérieure bloquée. Après de longues et difficiles négociations, le Directeur General du CCC a réussi à reprendre les ventes et fluidifier l’écoulement des stocks restés plusieurs semaines invendus.
Nous devons admettre la réalité suivante : notre cacao est essentiellement vendu à 6 multinationales, nous dépendons donc de ces 6 contreparties internationales, ce qui ne nous met pas dans la position la plus confortable pour imposer des prix.
Je voudrais préciser que dans cette crise internationale du cacao, la Cote d’ivoire ne s’en sort pas trop mal. Le Ghana, pays frère, n’a pas été en mesure de payer ses planteurs pendant plusieurs mois (entre octobre et janvier) et a dû réduire son prix de manière anticipée, des pays comme le Cameroun et le Nigeria avaient un prix planteurs nettement inférieur à la cote d’ivoire.
Dans ces moments de crise, il est important de relativiser en comparant notre situation à celle des autres pays producteurs et de prendre conscience que nous avons une filière qui est gérée avec sérieux et responsabilité.
Sommes-nous, à présent, sortis de cette crise ?
I.K- Oui, on peut le dire, le CCC et les acheteurs internationaux sont enfin arrivés à un accord sur les niveaux de prix. Les ventes ont repris.
Nous sommes donc en train de sortir de cette crise. Bien sûr, l’écoulement des stocks de nos parents planteurs ne peut pas se faire du jour au lendemain, il faut encore attendre plusieurs semaines pour une décongestion totale.
Quel bilan faites-vous du secteur depuis 15 ans ?
Il ne faut pas que la crise actuelle fasse oublier les immenses progrès qu’a connu notre filière en faveur des planteurs.
Je voudrais donc si vous le permettez profiter de cette question pour rendre un vibrant hommage à un homme qui a une vision pour la filière cacao, je veux parler de Son Excellence le Président Alassane Ouattara qui dans son programme de campagne présidentielle de 2010 avait déjà planifié une réforme en profondeur de la filière café cacao. Réforme qu’il a mise en place et qui a permis de nombreux acquis pour les planteurs. Sans être trop long, permettez-moi d’en lister une partie :
La dissolution des multiples structures de gestion de la filière budgétivores et opaques ont donné place à une structure unique, le Conseil Café-Cacao, avec des organes de surveillance et une transparence des opérations.
Le Président de la République dans son programme de réforme a décidé de mettre le planteur au cœur de la filière, car c’est le maillon essentiel de la chaîne de valeur, mais il a été souvent délaissé lors des gestions précédentes. Nous sommes passés d’un système libéralisé à un système stabilisé, où les planteurs ont vu leurs revenus augmenter de manière substantielle. Pour repère entre 2000 et 2010, le prix moyen au planteur était en moyenne à 550 F/kg, contre une moyenne de 1 500 F/kg entre 2011 et 2025.
Autre innovation importante, le Président de la République a aussi décidé que le prix aux planteurs devait être d’un minimum de 60 % du prix international, cette disposition constitutionnelle n’avait jamais été mise en place auparavant. C’est un acquis majeur pour les planteurs.
La réforme a été axée également sur la fiabilité des données commerciales. En effet un important travail de digitalisation des procédures opérationnelles, permettant d’assurer une traçabilité de la commercialisation depuis la coopérative jusqu’à l’export et depuis peu, du planteur jusqu’à l’export grâce à des plateformes digitales interconnectées entre les opérateurs et le CCC.
Afin de permettre aux nationaux d’avoir une part plus importante dans les volumes exportés, un mécanisme prévoyant que 20 % des contrats des firmes internationales soient exécutés par des exportateurs nationaux. Cela a permis à des exportateurs nationaux de se développer et d’atteindre des capacités d’exécution significatives.
Une nette amélioration de la transparence et de la gestion de la filière, en opposition aux multiples structures opaques et mal gérées qui existaient avant l’accession au pouvoir de Son Excellence le Président Alassane Ouattara.
Ces réformes ont évolué, en 2017 lors de la nomination du Directeur Général du CCC, Monsieur Yves Ibrahim KONE, sous l’impulsion du Président de la République, il réussit à mettre en place le DRD (Différentiel de Revenu Décent) alors que les lobbys de l’industrie du chocolat s’y opposaient farouchement.
Le DRD est un mécanisme qui prévoit l’ajout de 400 $ par tonne sur le prix international afin de rehausser le prix aux planteurs.
Par ailleurs, il réussit, alors que des tentatives avaient échoué auparavant, à mener à bien le recensement des planteurs et l’instauration d’un système de traçabilité depuis le planteur jusqu’à l’export.
Le Directeur General du CCC a également été un acteur majeur de la mise en place de « l’Initiative cacao », une institution qui regroupe la Côte d’Ivoire et le Ghana qui se sont associé pour mener une politique stratégique commune de ventes.
Enfin, il a réussi à mettre en place l’interprofession de la filière que nous appelions de nos vœux depuis tant d’années et qui va permettre aux acteurs de parler d’une seule voix.
Je dirais donc qu’en 15 ans, la filière a été considérablement assainie, grâce aux réformes du Président de la République, et à la gestion éclairée du Directeur General du CCC. Le planteur autrefois relégué au second plan est devenu le maillon essentiel de la politique du Président de la République, et a vu ses revenus augmenter significativement.
Vous dites que beaucoup a été fait pour les planteurs, n’y a-t-il pas des difficultés ou des axes d’amélioration ?
I.K. - Bien sûr qu’il y en a. Les planteurs ont vu leurs conditions économiques s’améliorer mais on doit pouvoir faire mieux pour les soutenir. Lorsque le marché est en chute libre prolongée, comme en ce moment, certains intermédiaires sous-paient et ne paient pas l’entièreté du prix à nos parents planteurs. Il faut là aussi songer à digitaliser les moyens de paiement afin de tracer les montants effectivement payés aux planteurs et s’assurer qu’ils touchent le prix fixé par le gouvernement.
Il faut protéger les planteurs des trafics frontaliers et assurer des frontières hermétiques, et continuer à améliorer les pistes et routes permettant l’acheminement du cacao des villages vers les villes.
Le gouvernement s’est donné pour objectif d’accroître l’industrialisation et de transformer ses matières premières localement. Où en est la transformation du cacao en Côte d’Ivoire ?
I.K. - Grâce à la politique incitative du gouvernement on est passé de 300 000 tonnes en 2011 à 1 million de tonnes transformées en 2025.
On est devenu le pays qui transforme le plus de fèves de cacao au monde.
Les conditions à l’industrialisation ont permis de réaliser ce « bond » et ça va continuer.
La cote d’ivoire possède des techniciens, des cadres et des dirigeants très expérimentés dans le domaine du cacao. Nous exportons nos compétences. Nous disposons d’atouts énergétiques, d’infrastructures développées.
On a donc une marge de progression intéressante.
Vous êtes membre du GNI, pouvez-vous nous dire un mot sur les acteurs nationaux dans la filière ?
I.K. - Ils sont en nette progression des volumes exportés : de 100 000 tonnes avant la réforme à 350 000 aujourd’hui.
Les nationaux investissent de plus en plus dans la transformation, dans notre groupement plusieurs projets de transformation sont dans le pipe. Et le CCC nous soutient dans cet élan.
Comme je le disais plus haut, notre marché est essentiellement concentré sur 6 multinationales qui vendent essentiellement dans l’union europeenne, aux USA, et en Asie (dans une moindre mesure). La recherche de nouveaux débouchés au Moyen-Orient et en Asie doit permettre aux industriels nationaux de se développer.
Une des difficultés essentielles des exportateurs nationaux est l’accès au financement, mais aussi le coût du financement quand ils réussissent à en avoir. Nous souhaiterions qu’une politique de soutien pour l’accès aux financements soit mise en place par l’État.
Comment entrevoyez-vous les perspectives futures de cette filière ?
I.K. - À chaque crise du cacao que notre pays a connue, et la première date de 1977, nous avons toujours su rebondir et améliorer nos stratégies de vente face aux risques de marché. La CI sortira plus forte, plus aguerrie de cette crise, j’en suis convaincu.
Nous devons continuer sur la voie que nous a montré le Président Alassane Ouattara, mettre le planteur au cœur de la filière et d’avantage favoriser les exportateurs et les transformateurs nationaux.
Nous devons travailler à la mise en place de mécanismes de vente qui nous permettent d’avoir un rapport commercial plus équilibré entre les firmes internationales et les intérêts de la Côte d’Ivoire.

