x Télécharger l'application mobile Abidjan.net Abidjan.net partout avec vous
Télécharger l'application
INSTALLER
PUBLICITÉ

Économie Publié le lundi 3 mai 2010 | Nord-Sud

Jean-Louis Billon (président de la Chambre de commerce et d`industrie de Côte d`Ivoire) : “Des dirigeants hypothèquent le futur du pays”

Ayant pris part à l`atelier de Yamoussoukro (du 26 au 28 avril) sur «Côte d`Ivoire 2040 : le défi du meilleur», le président de la Chambre de commerce et d`industrie (qui est membre du patronat ivoirien) laisse apparaître, ici, les inquiétudes de l`appareil productif. Jean-Louis Billon estime que le non-respect de l`application des études prospectives a provoqué une chute abyssale de l`économie nationale.

Le secteur privé, dans toute sa diversité, vient de se réunir du 26 au 28 avril à Yamoussoukro pour redessiner un nouveau modèle économique autour du concept «Côte d`Ivoire 2040 : le défi du meilleur». Est-ce une révolution?

Il faut saluer d`abord l`initiative du patronat ivoirien qui a remis en selle, un exercice auquel la Côte d`Ivoire était habituée. C`était l`analyse prospective de la société ivoirienne. La dernière en date était «Côte d`Ivoire 2025». Mais avant celle-là, il y avait «Côte d`Ivoire 2000» avec une belle préface du président Félix Houphouet-Boigny. A côté de cela, des plans quinquennaux prévoyaient la programmation du développement dans notre pays. Donc, la Côte d`Ivoire savait, à l`époque, travailler par anticipation avec pour objectif, un développement programmé et assumé. Malheureusement, depuis la fin des années 1980, ce n`est plus le cas et les analyses prospectives qui ont été faites, n`ont pas été respectées sur le terrain. Pour preuve, la dernière qui a eu lieu (Côte d`Ivoire 2025), avait sorti quatre scenarii avec différents noms. Il y avait deux scenarii positifs : la marche de l`éléphant et la ruche des abeilles et deux scenarii négatifs : la chauve-souris étranglée et le suicide du scorpion. Malheureusement, la pratique n`a pas suivi les recommandations des experts et on s`est retrouvé avec le suicide du scorpion qui avait clairement prévu la possibilité d`un coup d`Etat.


C`était en quelle année déjà?

C`était dans les années 1990. Et, ce sont les experts ivoiriens qui ont fait cette étude. Au lieu d`appliquer la marche de l`éléphant et la ruche des abeilles, c`est plutôt les éléments qui étaient dans le suicide du scorpion qui ont été appliqués avec pour dénomination l`éléphant d`Afrique. Cela a créé des frustrations sur le terrain qui ont conduit au coup d`Etat de 1999.
Aujourd`hui, c`est un fait nouveau, bien que le secteur privé autrefois, ait été aussi impliqué. Mais là, l`initiative de reprise de cet exercice émane du privé. L`appareil productif, je ne cesse de le répéter, est celui qui paie la facture de la crise ivoirienne. Parce que ce sont les contribuables qui, depuis une dizaine d`années maintenant, subissent fortement les effets dévastateurs de cette crise. La crise s`éternise, le chômage augmente y compris le coût de la vie. Nous n`avons pas la sécurité ni d`infrastructures de qualité. Notre système éducatif laisse à désirer. Nous n`avons pas de bon système de santé et notre justice fait peur aujourd`hui. Ce qui crée un environnement hostile aux affaires.


L`on est à la limite médusé lorsque vous dressez un tel tableau…

Si on est critique, c`est parce que ces choses existent et entravent la bonne marche de l`économie et entament la cohésion sociale. Cela nous maintient par conséquent dans un climat de crise permanent. L`intérêt général est bafoué et le bilan économique de la Côte d`Ivoire n`est pas réjouissant. On ne doit pas se cacher la vérité si on veut se corriger. A juste titre, il a été dit, pendant l`atelier de Yamoussoukro, que pour pouvoir bien soigner un malade, il faut faire un bon diagnostic. Ce n`est pas la peine de cacher la maladie. Si on veut corriger les maux de la société ivoirienne, il faut clairement les identifier, les dénoncer pour qu`on puisse changer la donne.


Quels changements doivent opérer les dirigeants du pays pour la mise en œuvre de ce nouveau plan stratégique de développement et pour éviter de tomber dans les errements du passé?

Il faut de toute façon un changement de mentalité. On ne peut pas poursuivre dans de telles
conditions et penser qu`on va sortir de la crise. Il faut véritablement que l`on pense en premier à l`Ivoirien, au futur qui est en train d`être compromis. De nombreux dirigeants sont en train d`hypothéquer le futur de la Côte d`Ivoire et le bien-être des Ivoiriens pour demain, alors que ces derniers qui ont assuré leur futur, ont vécu dans des conditions nettement plus acceptables que celles qui se dessinent si on ne sort pas rapidement de cette situation. Il y a une prise de conscience qu`on devrait avoir pour relever le seul défi qui est le nôtre : le développement. La Côte d`Ivoire est un pays sous-développé et un pays pauvre qui est lourdement endetté. Le passé et le présent sont en train de compromettre l`avenir des jeunes générations. Et ça, c`est de l`irresponsabilité. Les acteurs économiques ont perdu patience.


En plus des brainstormings qui ont alimenté cette rencontre, vous avez présidé les travaux de l`atelier 2 sur les Mines, Energie et Industrie. Et vous proposez une stratégie claire du pétrole ivoirien et la défiscalisation des produits pétroliers des taxes. Est-ce une solution suffisante pour mettre fin à la crise du carburant?

Les prix des hydrocarbures sont essentiellement composés d`impôts et taxes. Cette fiscalité diffère selon les pays. Si vous allez aux Etats-Unis, le gallon qui est leur unité de compte, avoisine les quatre litres. Le prix d`un gallon, même si les Américains s`en plaignent, correspond pratiquement au prix du litre chez nous. Donc, vous voyez que chez eux, l`essence ne coûte pas cher. Si vous allez au Ghana voisin, le prix du carburant est moins cher qu`en Côte d`Ivoire. Idem au Burkina, au Mali et au Niger. Les transporteurs comprennent très peu pourquoi on paie si cher en Côte d`Ivoire, alors que dans les pays voisins, on a des prix moins élevés. Si vous allez en Malaisie et en Indonésie, c`est quasiment la moitié de ce que nous payons ici. Ces pays du sud-est asiatique sont les véritables concurrents de la Côte d`Ivoire sur le marché international. Parce qu`ils produisent des produits que nous faisons et ils les exportent aussi. Donc, on grève notre compétitivité. Nous avons des coûts de facteurs nettement élevés. Alors qu`est-ce que l`on cherche exactement ? Soit on dynamise notre industrie et notre commerce, soit on les pénalise en créant un carburant avec un prix extrêmement élevé. Et la réaction des opérateurs du transport était prévisible. C`est pour cela qu`il faut une fiscalité beaucoup plus basse, faire du benchmarking, c`est-à-dire se comparer à ses pays et s`aligner. Lorsque la Tva en Côte d`Ivoire est à 18% et qu`elle s`établit à 5% au Nigeria et à 12% au Ghana, cela pose problème.


Beaucoup d`exemples de réussite ont été présentés notamment la Malaisie, le Mexique, l`île Maurice... Comment la Côte d`Ivoire doit-elle copier ces modèles ? Est-ce qu`une ingestion totale de ces systèmes est une panacée?

Tout développement se fait par mimétisme. L`Europe a été le premier continent développé. L`Amérique essentiellement composé d`anciens Européens, a suivi. Regardez le niveau de développement du Japon et les pays d`Asie du Sud, alors qu`ils ont leur culture et leur mode de vie. Aujourd`hui, la Chine a copié les modèles occidentaux pour atteindre le développement. On ne dit pas de faire venir leurs produits systématiquement, mais les modèles de développement universellement reconnus aujourd`hui, c`est améliorer son éducation, sa santé, s`industrialiser, avoir des infrastructures routières et aéroportuaires et intensifier la recherche et le développement. Ce n`est pas la peine d`essayer d`inventer un modèle de développement propre. Les grandes nations économiques sont souvent reconnues pour leur recherche et développement. Cela maintient leur compétitivité. Quand on prend l`exemple de la Thaïlande, à la fin des années 1970, la Côte d`Ivoire avait une remarquable usine de transformation d`ananas qui s`appelait la Salci. Cette unité avait une capacité de transformation de 120 mille tonnes d`ananas. On était 2ème au monde derrière Hawai qui est le 50ème Etat des Etats-Unis d`Amérique. Les USA étaient donc numéro 1 mondial, suivis de la Côte d`Ivoire. Les Thaïlandais sont venus dans notre pays et ils ont regardé la société ivoirienne, notre fiscalité et nos coûts de facteur. Ils sont repartis chez eux en faisant la même chose mais surtout, en se mettant plus bas que nous. De sorte qu`ils appliquent une Tva de 7%, des bénéfices industriels et commerciaux plus bas, du carburant et de l`électricité moins chers. Au bout de trois 3 ans, la Salci a disparu. La Côte d`Ivoire n`a pas su répondre aux besoins de compétitivité de son industrie. C`est comme ça que nous avons vu partir les usines de montage Renault, les unités de montage Panasonic et plein d`autres industries qui ont subi le même sort.

Vous demandez une fiscalité adaptée mais, de l`autre côté, l`administration des impôts estime qu`elle fait des efforts et évoque également la situation de crise qui réduit l`assiette fiscale, donc des pertes de ressources…

Il faut le reconnaître, l`administration des impôts a procédé à une amélioration des textes fiscaux depuis le début de la crise. En tant qu`opérateurs économiques, nous nous sommes beaucoup plaints, souvent opposés à l`administration des impôts, mais elle arrive à arbitrer entre les besoins de l`Etat et du monde économique. Cependant, quand la crise perdure et que l`essentiel des recettes fiscales va dans la gestion du conflit, il y va de la responsabilité de la classe dirigeante. Elle est en train de «gaspiller» la richesse à la gestion de la crise et dont une partie dans l`alimentation du train de vie de beaucoup de dirigeants. C`est inadmissible quand on voit le niveau d`appauvrissement de nos populations et comment la condition féminine se dégrade à ce point. Le taux de pauvreté qui était dans l`ordre de 10% dans les années 1980, a dépassé aujourd`hui les 50%. Certaines personnes ont un train de vie insultant par rapport à la misère des Ivoiriens. Tant que, dans un pays, les plus grosses fortunes seront des personnes issues de la classe politique ou du secteur public, ce pays restera un pays sous-développé. Ce sont les créateurs de richesse qui doivent bénéficier de la richesse et n`ont pas, ceux qui bénéficient du labeur du contribuable qui doivent se vautrer dans l`opulence. Il faut comprendre le mécontentement des populations. Un Ivoirien de 1978 était mieux loti que son compatriote en 2010. Cette crise qui n`a que trop duré, est essentiellement politique et elle n`apporte rien au quotidien des Ivoiriens. Nous sommes inquiets pour le futur. Et on n`arrive pas à donner une date des élections alors qu`on connaît déjà celle des Etats-Unis dès lors que le nouveau président est installé. Il y a quelques jours la Grande Bretagne a décidé de la date de ses élections et ils seront aux urnes cette semaine. En un mois, ils ont pu faire tout ça pendant que nous, en 5 ans, on n`arrive pas à fixer une date et à la respecter; on n`arrive pas à établir une liste électorale et s`accorder dessus, on n`arrive pas à distribuer des cartes nationales d`identité, etc... Comment voulez-vous qu`on puisse se développer?


Interview réalisée par Cissé Cheick Ely
PUBLICITÉ
PUBLICITÉ

Playlist Économie

Toutes les vidéos Économie à ne pas rater, spécialement sélectionnées pour vous

PUBLICITÉ