x Télécharger l'application mobile Abidjan.net Abidjan.net partout avec vous
Télécharger l'application
INSTALLER
PUBLICITÉ

Santé Publié le lundi 13 avril 2015 | Le Patriote

Lutte contre le tabagisme: comment des ONG se sucrent sur le dos des bailleurs de fonds

© Le Patriote Par DR
Une cigarette à moitié entamée
Dans la lutte anti-tabac, on trouve un peu de tout. Des ONG sérieuses qui mènent un combat noble, mais aussi des ONG, qui s’agitent, juste, pour se remplir les poches. Incursion dans un milieu, où l’activisme contre le tabagisme rime hélas souvent avec « mangement».

Cocody-Angré, Terminus des bus 81 et 82. Dans un maquis restaurant, deux hommes devisent tranquillement autour d’une boisson alcoolisée. Et entre deux gorgées, ils fument tous deux allègrement. A Abidjan, fumer est une habitude courante chez les hommes en majorité et, chez quelques femmes moins nombreuses. Selon le Dr Coulibaly Oumar, coordonnateur adjoint du Programme national de lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie et autres addictions (PNLTA), 14% de la population ivoirienne fument. Un chiffre qui inquiète M. Lacina Tall, président du ROCTA-CI (Réseau des ONG Actives pour le contrôle du tabac en Côte d’Ivoire), qui existe depuis 2010. « Le tabagisme est un problème de santé publique, parce que les effets du tabac sont très néfastes pour l’organisme », souffle t-il.

Depuis plus de 20 ans, cet activiste anti-tabac, qui est aussi le président du CLUCOD (Comité Club Unesco universitaire pour la lutte contre la drogue et les autres pandémies), se bat contre le tabagisme. « Le premier objectif des ONG anti-tabac, c’est la sensibilisation des populations contre les méfaits du tabac. Nous jouons un rôle de contrôle citoyen et interpellons le gouvernement sur ses obligations, à savoir la promotion du droit à la santé et nous faisons aussi des actions de plaidoyer pour la lutte contre le tabagisme», explique le président du ROCTA-CI, qui regroupe une dizaine d’ONG anti-tabac.

Si le ROCTA-CI est reconnu pour son sérieux, on ne peut en revanche pas en dire autant pour beaucoup d’autres ONG anti-tabac. Pour elles, la lutte est une manière voilée de faire fortune, sur le dos des donateurs. « En Afrique, il y a une prolifération d’ONG qui cherchent le secteur où ils peuvent attirer des fonds », constate Ambroise Alletchi, consultant dans un cabinet d’audit et d’expertise comptable. Et beaucoup d’entre elles ont trouvé dans la lutte anti-tabac, le terreau fertile pour assouvir leurs desseins inavoués.

Ainsi, elles font, sur la base de programmes d’activités factices, des appels de fonds auprès des organismes de financement. Et quand le soutien financier est acquis, elles usent d’artifices pour le détourner. « Nous annonçons des manifestations que nous n’organisons pas toujours. Nous prévoyons des séminaires sur 5 jours, alors qu’en réalité nous ne faisons qu’une journée. Mais nous facturons les 5 jours », témoigne, sous le couvert de l’anonymat, un bénévole d’une de ces ONG, qui ajoute qu’en général, le président et ses proches collaborateurs se partent l’argent détourné, sans informer les autres membres.

Pour être « clean » devant les bailleurs, ces faux activistes anti-tabac produisent de fausses factures de dépenses. Ce n’est pas tout, elles surfacturent également les campagnes de sensibilisation, notamment l’impression des supports de communication (affiches, flyers, banderoles, encarts publicitaires dans la presse etc.) et surtout la confection des gadgets (tee-shirts, casquettes…). « C’est un ‘’mangement’’ », lâche laconiquement notre interlocuteur, avec une ironie non feinte. Ce qu’il ne dit pas, c’est que la lutte anti-tabac est manifestement un fonds de commerce pour ces ONG. En réalité, il y a très peu d’actes concrets sur le terrain, et l’essentiel des actions menées, pour la plupart du temps, est porté par le PNLTA. Beaucoup d’ONG n’attendent que la journée mondiale sans tabac célébrée, chaque année le 31 mai depuis 1988 sous l’égide de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), pour se faire entendre, à travers quelques manifestations.

De plus, l’impact de leurs actions, selon nos investigations, n’est jusqu’à présent pas mesurable. Il n’existe, pour l’heure, pas de chiffres qui attestent que l’action des ONG a fait reculer la consommation du tabac. Bien au contraire, le nombre de fumeurs ne cesse de croître. Et pourtant, dans la mise en œuvre des programmes de lutte contre le tabagisme, le PNLTA travaille étroitement avec des ONG. Ce fut le cas par exemple dans l’élaboration de l’avant-projet de loi anti-tabac, adopté en conseil des ministres le 17 décembre dernier et qui est aujourd’hui au Conseil économique et social, en attendant d’atterrir sur la table des députés. Dans l’industrie du tabac, on regrette de n’avoir pas été associé à l’élaboration de ces textes. « Pour mettre les lois en scelle, c’est l’Etat et les ONG qui discutent, alors que ce devrait être tout le monde », se plaint un cadre d’une firme de tabac, qui estime que le pouvoir doit revenir à l’Etat et non aux ONG. Sur la question, les activistes anti-tabac brandissent l’article 5.3 de la Convention Cadre de Lutte anti-tabac (CCLAT) de l’OMS qui recommande que les firmes de tabac ne doivent pas s’interférer dans la lutte anti-tabac.
Faut-il le rappeler, cette Convention cadre a été ratifiée par l’Etat de Côte d’Ivoire le 28 janvier 2010. « Cette convention, qui est une boussole de lutte anti-tabac, est un traité international qui a pour objectif de réduire la demande et l’offre de tabac. Elle contient des dispositions réglementaires et législatives adoptées par 194 pays, membres de l’OMS », souligne le Dr Coulibaly Oumar, coordonnateur adjoint du PNLTA.

Cette Convention prône comme moyens de lutte contre le tabagisme, l’interdiction de la vente des produits du tabac aux mineurs, de l’exposition à la fumée de tabac, l’augmentation des taxes sur les produits du tabac… « La Convention cadre préconise un environnement 100% sans tabac », fait savoir le Dr Coulibaly, ajoutant que sa structure a pour mission la mise en œuvre de cette convention, qui est évaluée, tous les deux ans, par l’OMS dans les pays l’ayant ratifiée.

Pour l’industrie du tabac, être associé à la lutte contre le tabagisme n’est pas une interférence. « Ce que nous voulons, c’est de donner notre opinion », clament-ils. D’ailleurs, l’article 12 du protocole sur le commerce illicite des produits du tabac préconise une collaboration, entre l’Etat, les ONG et les firmes du tabac. Une disposition qui prend le contre-pied de l’article 5.3 de la CCLAT, et donne raison implicitement aux industriels du tabac qui ont toujours demandé à participer aux stratégies de lutte contre le tabagisme.
Dans l’esprit des firmes de tabac, on a le sentiment d’être victime d’un procès d’intention. « Tout est fait, comme si nous n’avions pas d’éthique et que nous étions seulement préoccupés par le gain. Alors que ce n’est pas le cas du tout », fait savoir un cadre d’une grosse d’entreprise de tabac basée à Abidjan, qui a requis l’anonymat. Et notre interlocuteur d’ajouter : « Contrairement à ce que pensent des ONG, les industries du tabac se sont imposé un code de conduite, qui semble même plus sévère que la législation anti-tabac dans certains pays. Par exemple, à Abidjan, elles ont décidé de retirer les panneaux publicitaires promouvant les produits du tabac, qui étaient installés aux abords des grandes artères de la ville. Les contrats de certains revendeurs ont été rompus, parce qu’ils permettaient à leurs enfants mineurs de vendre de la cigarette ou encore ils vendaient de la cigarette aux mineurs ».

Aujourd’hui, dans le monde, la tendance est à la vente du « Snus » une sorte de tige qu’on avale et qui permet de consommer du tabac sans extraction de fumée. A ces actions, s’ajoutent bien entendu les campagnes de promotion des lois anti-tabac, et une collaboration avec Interpol pour juguler le commerce illicite des produits du tabac.

Mais, aux yeux des activistes anti-tabac, tout cela relève de l’ingérence. « L’industrie du tabac utilise des manœuvres pour saper l’effort de la mise en œuvre de la Convention cadre », accuse d’abord Dr Coulibaly, avant de révéler : « Il y a des dispositions dans le projet de loi anti-tabac qui ne les arrangent pas et qu’ils essaient d’enlever». Un avis que partage Lacina Tall qui renchérit : « Les firmes de tabac ne doivent pas s’impliquer dans la lutte anti-tabac ».

Pour les industriels du tabac, il y a une « passionnalisation» et une « émotionnalisation » du débat suscitées par les ONG. Deux néologismes qui confirment leur sentiment que la lutte anti-tabac ne se déroule pas dans « un esprit serein et apaisé ». Ce qu’ils demandent, c’est un « débat responsable » pour trouver des solutions, et qu’il y ait surtout un « esprit de concertation et de dépassionnement ». « Tous les pays qui ont privilégié l’esprit de négociation ont eu des lois équilibrées », assure l’un de nos informateurs.

Ailleurs, comme au Mali, au Niger, en Guinée, le gouvernement a mené une concertation avec l’industrie du tabac. Ce que les firmes de tabac redoutent, c’est une mauvaise interprétation de la loi anti-tabac. Il faut l’avouer, l’objectif de la loi anti-tabac est de réduire la consommation du tabac et non de l’interdire. Et sur le terrain, les industriels du tabac souhaitent une interprétation saine des mesures anti-tabac, notamment le décret d’interdiction de fumer en public pris le 10 octobre 2012 par le président de la République. « Nous respectons les dispositions réglementaires, mais nous pensons que dans certains endroits comme les maquis par exemple, il faudrait aménager des espaces fumeurs, pour ceux qui fument », estime un acteur de l’industrie du tabac. Entre ceux qui s’agitent pour de l’argent et ceux qui luttent par conviction, les industriels du tabac essaient de trouver « la meilleure solution », à la fois pour eux et pour les populations. Ce qui est loin d’être facile…

Y. Sangaré
PUBLICITÉ
PUBLICITÉ

Playlist Titrologie

Toutes les vidéos Titrologie à ne pas rater, spécialement sélectionnées pour vous

PUBLICITÉ