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Économie Publié le jeudi 8 avril 2010 | Fraternité Matin

Biotechnologie : À coeur ouvert Mme Hortense Dodo Konan, Professeur à l`Université Agricole d’Alabama

Vous avez participé au colloque sur «Cellules souches et euthanasie», à l’Assemblée nationale. Quelle a été votre contribution ?

Ma contribution a été celle du scientifique, chercheur, spécialiste en biotechnologie alimentaire.



A quoi renvoie le terme biotechnologie alimentaire?

Il s’agit du mariage entre les sciences de la vie et les technologies nouvelles. Quand on parle de sciences de la vie, on fait allusion, entre autres, à la biologie, l’étude de la médecine, etc.

Quant aux technologies nouvelles, elles renvoient à la biologie moléculaire, l’informatique, etc. C’est la symbiose entre les sciences et les technologies que l’on qualifie de biotechnologie.

On a les biotechnologies traditionnelles. Le cas des fermentations, à titre d’exemple. Quand on fait de l’attiéké (semoule de manioc), on utilise le ferment, quand on fait du yaourt, du dèguè (yaourt local), on utilise la levure.

La science a évolué vers les biotechnologies modernes. Ainsi maintenant, on parle de culture de tissus. Tout ceci peut se faire au laboratoire, comme à l’extérieur. La levure de bière, par exemple, se faisait au départ au laboratoire, jusqu’à ce que la technique soit vulgarisée. Au début, toute science est entre les mains des chercheurs, puis après, elle devient accessible à tous.



Existe-t-il d’autres biotechnologies ?

En effet, il y a également les biotechnologies, verte, grise, bleue et rouge.

Les vertes concernent tout ce qui est dans l’agroalimentaire, tels les plantes, les Ogm. Il s’agit d’augmenter le rendement des plantes pour lutter contre la faim.

Les grises sont relatives au bioéthanol, à savoir la fabrication de biocarburant à partir de matières jetables.

Quant aux rouges, c’est tout ce qui touche le côté médical. A savoir, apporter des remèdes aux maladies qui sont jusque-là incurables. Il faut signaler que les cellules souches jouent un rôle prépondérant dans tout ce qui est biotechnologie rouge. Elles ont pour rôle de permettre de guérir des maladies incurables tels le Sida, le paludisme, les cancers, le diabète, les insuffisances rénales par des greffes d’organes compatibles. Grâce à cette biotechnologie, on réussit à refaire la peau d’un brûlé sans avoir à couper un bout de fesse pour faire une greffe. On peut également retarder le vieillissement. C’est important pour nous les femmes qui aimons bien nous maintenir par des crèmes.

On soigne également les maladies d’Alzheimer, Parkinson, etc.



Certaines personnes sont opposées à leur utilisation, pour des questions d’éthique…

Si j’étais musulmane, j’aurais une éthique différente de vous. Si j’étais bouddhiste, mon éthique serait également différente de la vôtre. L’éthique, c’est quelque chose de personnel et d’émotionnel. Mon éthique à moi peut me régir, mais elle ne doit pas régir la loi d’une population. Elle ne doit pas influencer une loi qui va vous toucher, vous, vos enfants et votre descendance.



Le but du colloque à l’Assemblée nationale, c’est d’amener les parlementaires à voter des lois allant dans le sens de l’interdiction des cellules souches…

C’est dangereux de légiférer sur des lois qui vont toucher plus de 20 millions de personnes, en s’appuyant sur les positions d’un petit groupe. Une fois qu’on va à l’Assemblée nationale pour des lois qui vont toucher des millions de gens, il faudrait que les musulmans, les protestants, les animistes, toutes les religions et croyances soient présents, si tant est qu’on veut leur point de vue. Maintenant, s’il s’agit d’une discussion scientifique, on fait venir les scientifiques de tous bords et on discute science. La science est universelle. On ne peut pas prendre des avis religieux pour déterminer l’avis de millions d’individus. Cette discussion est très superficielle. Dans un Etat laïc, on ne doit pas le faire.

Si, par contre, c’est d’éthique judéo-chrétienne ou africaine qu’on veut nous parler, qu’on nous le dise. Parce que moi, en tant qu’Africaine, quand je vous vois parler d’éthique judéo-chrétienne, j’ai un problème, surtout que l’Etat d’Israël qui devrait être le plus éthique du monde en tant que judéo-chrétien n’a pas les mêmes positions que vous. Jésus y est quand même né, Moïse également. L’ancien testament, c’est là-bas. Ils devraient en être les plus rigoureux défenseurs, mais ils sont les leaders en matière de cellules souches embryonnaires.

Les pays qui ont adopté les cellules souches sont les pays où les plateaux techniques sont très développés. Malheureusement l’Afrique comme toujours est absente. Quand on parle de développement scientifique, elle s’arrange toujours pour être absente. Nous qui avons besoin de technologies, pour sortir de notre pauvreté offensive, c’est plutôt nous qui nous lançons dans des débats. Si en Côte d’Ivoire, quelqu’un a son enfant malade et que pour sa guérison, il doit se rendre dans un pays où les gens sont avancés dans l’utilisation des cellules souches, que pensez-vous qu’il va faire ? Il ne parlera pas d’éthique, mais se rendra dans cet hôpital. Pendant ce temps, le pauvre à côté de lui ne pourra bénéficier des mêmes avantages, parce que des lois auront été prises, qui empêchent la technologie.



Pensez-vous donc qu’un véritable débat doit être suscité sur la question ?

Cette conférence a été faite à l’Assemblée nationale, soit dans la maison du peuple, dans le but de légiférer. Et quand on est dans un tel lieu, on se doit d’avoir toutes les sensibilités représentées. Or, ce n’était pas le cas. Allez voir le pays de Jésus-Christ que nous prions, Israël. Ils n’ont pas de problème d’utilisation de cellules souches. Nous, qui sommes-nous pour avoir des blocages ? Je ne comprends pas. Ce pays est le plus avancé dans la recherche sur les cellules souches. Les Etats-Unis sont un peu en retard, parce qu’à un moment donné, leur utilisation y avait été interdite. De nombreuses personnalités américaines malades se sont fait soigner en Israël, pendant ce temps. Nombre de nos collègues sont également partis dans les pays asiatiques, notamment à Singapour, en Corée. Dès son arrivée, Obama a autorisé les chercheurs à continuer de travailler sur les cellules souches embryonnaires, parce qu’ils ont pris du retard sur Israël, la Grande- Bretagne, des pays asiatiques. Eux, ils sont en avance parce qu’ils n’ont pas ce blocage judéo-chrétien. Pendant la période d’interdiction aux Etats-Unis, ils ont utilisé massive les sciences et les technologies nouvelles. Aujourd’hui, ils sont les leaders dans tout ce qui est Ogm, cellules souches.



Qu’on parle d’éthique judéo-chrétienne ou japonaise, chinoise, il y a quand même des valeurs autour desquelles on est tous d’accord. Il y a ce qu’on doit faire et ce qu’on ne doit pas faire. N’est-ce pas ?

Ce qu’on ne doit pas faire, c’est laisser des êtres humains mourir de faim ou de maladie, quand on a la technologie pour l’éviter. Ça, c’est contre la dignité humaine. C’est ce qu’on ne doit pas faire.



Etes-vous en train de soutenir que l’on peut supprimer la vie d’un être humain pour en guérir un autre ? Que l’on peut fabriquer des embryons au laboratoire pour mettre fin à leur vie, afin de soigner des gens ?

Vous savez bien que chaque mois, les femmes perdent des ovules à travers les menstrues. Ce sont également des cellules importantes qui détiennent la vie. Si l’ovule est en contact avec le spermatozoïde, il va y avoir embryon, donc une vie. Cependant, on perd ces cellules. Dans ce cas, on devrait parler d’éthique contre Dieu.



Vous parlez d’un phénomène naturel qui ne dépend pas de l’Homme. Or ici, c’est différent. Une femme ne peut pas vivre sans menstrues...

Jusqu’à 14 ans, la femme n’a pas de menstrues, mais elle vit bien. Les menstrues n’ont rien à voir avec la vie. Il faut voir les choses comme elles se présentent. Voyez-vous, au cours de ce colloque à l’Assemblée nationale, les médecins étaient en grève. Ils ont pourtant prêté le serment d’Hippocrate. Je n’ai rien contre la grève, mais ce que je voudrais relever, c’est qu’il s’agit quand même de personnes qui ont décidé d’être médecins pour sauver des vies. Des gens ont subi beaucoup de préjudices et d’autres sont morts, parce qu’ils n’étaient pas là pour les soigner. Dites-moi, un médecin qui laisse mourir quelqu’un qu’il aurait pu sauver, pour raison de grève, peut-il venir me dire qu’il y a un amas cellulaire qui porte une vie en lui et qu’il faut sauver ? Un médecin peut-il tenir à l’éthique et faire pareille chose ? Je suis choquée.

La question que je me pose est de savoir pourquoi la vie de l’amas cellulaire est tellement plus importante que celle d’une personne devant vous, malade, qu’on peut sauver ? Il y a quelque chose qui ne va pas.



Une autre solution, selon certains scientifiques, concerne les cellules souches adultes en lieu et place de celles dites embryonnaires. Pourquoi ne pas faire ce choix ?

Les cellules qui ont le plus de pouvoir et qui sont multifonctionnelles, sont les cellules embryonnaires. On peut en prendre une qui peut devenir une cellule du coeur, du foie pour un enfant qui a une déformation du foie, contrairement aux cellules adultes qui ne peuvent pas toujours remplir cette fonction. Les cellules souches embryonnaires peuvent se dédifférencier pour devenir n’importe quel organe du corps. En tant que scientifique, on gagne à travailler avec, plutôt qu’avec les autres.

Je voudrais préciser que les informations qu’on vous donne à leur sujet sont partielles. La plupart des embryons dont on parle, on ne va pas les chercher dans les femmes. La fécondation in vitro existe bien. Les mêmes personnes qui parlent d’éthique l’ont combattue hier. Elles ne comprenaient pas qu’on puisse fabriquer des vies en laboratoire. Ces bébés étaient même appelés bébés-éprouvette. Prenez les journaux d’alors et vous verrez tout ce qui est écrit. Aujourd’hui, il y a des milliers de familles qui sont contentes d’avoir un bébé-éprouvette. Ces pourfendeurs de cette technique disaient que les enfants n’aimeraient pas leurs parents, parce qu’ils ont été conçus en laboratoire, et que Dieu ne leur a pas donné d’âme, etc. Je connais aux Etats-Unis, des enfants qui ont été conçus en laboratoire et qui n’ont pas de problèmes avec leurs parents. Voici Louise Brown (elle nous la montre sur son ordinateur). Elle est le premier être humain conçu en laboratoire. C’était en 1978. A l’époque, ces bébés, on les représentait sortant d’une éprouvette. L’église était contre, le Pape également, ainsi que les groupes éthiques. Tous disaient que ces enfants seraient des monstres. Mais Louise Brown a, aujourd’hui, trente-deux ans. Elle vit très bien et est mère de deux enfants. Je suis sûre que vous connaissez ici, des familles qui ont eu des enfants grâce au laboratoire. Quand un couple a des problèmes et qu’il va en laboratoire, on fait plusieurs essais, pour lui donner le maximum de chances. Il y a éventuellement un embryon qui va arriver à maturation.



Que fait-on des autres ?

Il y a des milliers de frigos, ou congélateurs, dans des milliers de cliniques dans le monde. On aurait peut-être préféré qu’on les jette ? Non, on les garde dans des frigos afin de permettre aux scientifiques de sauver une vie, ou de soigner une maladie incurable. Si cela peut servir à améliorer une vie, il faut le faire. Le plus important, c’est que l’humanité a à sa disposition, des sciences et technologies qui lui permettent de sauver des vies et soulager des personnes. Je ne veux pas me lancer dans des débats. Je suis scientifique.



Est-ce que ça ne pose pas problème quant à votre croyance ?

Non, je n’ai pas de problème avec ma croyance, bien au contraire, je me sens renforcée dans mon opinion, parce qu’avec l’utilisation de ces cellules souches, un enfant va naître ou une personne va être soulagée d’une maladie, jusque-là incurable. C’est beaucoup plus important.



Etes-vous opposée à l’euthanasie ?

L’euthanasie, c’est la fin de la vie, c’est un processus de mort. La discussion se pose sur la fin de la vie et les choix que des personnes peuvent faire. Quelqu’un est malade et on ne peut rien faire pour lui. Il souffre constamment, il est fatigué et va mourir. Il peut partir aujourd’hui ou dans deux mois. Il peut donc choisir.



Cette démarche n’équivaut-elle pas au suicide ? Cela est interdit par les lois divines.

En Côte d’Ivoire, quand on parle d’éthique, on fait allusion aux religions judéo-chrétiennes.

Aujourd’hui, notre génération est toute contente d’être chrétienne. Mais rappelons-nous qu’il y a deux générations, nos parents ont combattu les colons. Etes-vous en train de dire que nos ancêtres n’ont pas été sauvés ? Arrêtons de faire les palabres des autres. L’Afrique a tellement de maux qu’elle ne peut pas se permettre d’être au service des autres. Nous sommes le seul continent où on parle encore de famine, violence, guerre, pauvreté. Pendant que les autres ont la technologie.

A la conférence, un professeur a parlé des traditions. Selon lui, chez certains peuples, on sacrifie le dixième enfant. Vous pensez que les gens qui les éliminent vont être émus parce qu’il y a un amas cellulaire contenant une vie humaine quelque part, dans un tube à essai, comparé à ces enfants qui sont nés vivants et supprimés ?

D’autres peuples suppriment également le bébé malformé à la naissance ou même quelques mois après. On parle de l’accompagner.

Prenons la culture akan. Si l’on dit à un roi malade, que pour guérir, il lui faut le sang d’un esclave, que pensez-vous qu’il va faire ? Épargner la vie de cet esclave, par rapport à l’éthique ? La preuve est que quand le roi décède, on l’accompagne avec un esclave, pour porter ses valises. Ça ne choque personne. Apprenons à nous détacher des affaires des autres, pour revenir un peu à nos traditions. Le manque d’éthique, c’est que l’Afrique refuse la technologie. Qu’elle soit le continent le moins développé qui se lance dans la promotion émotionnelle. Ne soyons pas superficiels dans nos prises de position.

Les Japonais et les Chinois ne vous diront jamais que c’est Dieu qui donne la vie et la reprend. Ils n’ont pas la même croyance que ceux qui croient que Dieu est cet homme assis avec une barbe blanche en train de juger les gens, le jour du jugement dernier. Ce sont des bouddhistes. Ce qui me dérange, c’est que les Noirs sont les seuls peuples qui adorent un Dieu qui ne leur ressemble pas. Regardez les bouddhistes. Bouddha est asiatique. C’est quelqu’un qui leur ressemble. Regardez Krishna, chez les Indiens. Il leur ressemble.

On a fait croire aux Africains qu’adorer leurs dieux, c’est du paganisme et ils ont tout laissé tomber. Les positions judéo-chrétiennes sont prédominantes en Côte d’Ivoire, mais elles ne sont ni scientifiques, ni universelles.



Revenons à l’euthanasie. Vous n’y avez pas véritablement répondu tout à l’heure ?

Y souscrivez-vous ?

Autant on a du respect pour la vie, autant on doit avoir le respect de l’individu. S’il est malade à un point tel qu’il n’y a pas d’alternative et qu’on ne peut plus le sauver, on ne doit pas le regarder souffrir. Ou on a la science pour le sauver ou diminuer ses souffrances, ou on ne l’a pas. Mais c’est irrespectueux et même criminel de regarder un être humain souffrir, tout simplement pour notre éthique. Des pays comme la Norvège n’ont pas ce problème, parce qu’ils ont réglementé l’euthanasie.



Pourquoi vous ne partagez-vous pas votre position avec les parlementaires ?

C’est ce que je compte faire. Je vis aux Etats-Unis. Ma spécialité étant plus la biotechnologie alimentaire, j’ai fait beaucoup de conférences télé, radio, journal, ces dernières années pour encourager la jeunesse africaine à adopter cette technologie.



Quel est l’avantage des OGM ? Parlons-en.

Ce sont des plantes (organisme génétiquement modifié). Dans les laboratoires, les scientifiques ont ajouté des gènes pour améliorer la qualité de ces plantes. Prenons le maïs. Dans les plantations, il y a les insectes. Les gens sont obligés de pulvériser et chaque année, nos parents en meurent, parce qu’ils ne se protègent pas.

Deuxièmement, tout ceci va dans les nappes phréatiques.

On sait aujourd’hui, grâce aux recherches scientifiques que les pesticides causent des cancers.

A côté, on a une science qui vous permet d’utiliser la défense naturelle de la plante, pour qu’elle se défende contre les insectes.

Si des lois sur la biosécurité sont votées, les petits africains pourront aller dans des laboratoires à l’université pour apprendre comment on additionne, comment se font les choses.

J’ai fait partir trois étudiants de l’université de Cocody dans nos laboratoires aux Etats-unis qui font leurs thèses de doctorat, pour qu’ils apprennent. Ils travaillent sur l’igname. On aura un brevet sur ce travail.

On ne peut pas toujours rester dans la polémique. Pensez-vous que pour créer la voiture, si on avait demandé à la population de donner son accord, tout en lui précisant que ça tue, les gens auraient accepté ? Toute technologie a des risques. On les évalue et on les minimise. Les bénéfices pour la population sont tels qu’on est prêts à accepter les risques. C’est la même chose pour les cellules souches.



Les OGM sont soupçonnés d’être cancérigènes...

Je n’ai aucune preuve qu’ils le sont. Pourtant, il y a des milliers de preuves que les pesticides sont cancérigènes, mais on les utilise tous les jours.



Le travail de recherche que vous faites avec les étudiants est-il destiné à la Côte d’Ivoire ?

Je suis aux Etats-Unis. Le travail leur revient. Mais on peut en faire profiter la Côte d’Ivoire. C’est pourquoi j’ai donné des bourses à ces étudiants. Ils vont revenir ici pour entraîner les autres, de sorte que la jeunesse ivoirienne puisse bénéficier de cette technologie.



Interview réalisée par

Marcelline Gneproust


Auteur de cet article: Marcelline Gneproust
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