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Société Publié le lundi 11 octobre 2010 | Le Mandat

Enquête/Funérailles africaines Dans l’univers des pleureuses professionnelles

Depuis l’antiquité, les pleureuses, ces femmes rétribuées pour sangloter, gémir et implorer le ciel lors des obsèques, sont de plus en plus sollicitées par des familles en deuil. Elles sont généralement originaires de l’Ouest, plus précisément du pays Bété. Mais toutes les femmes des autres contrées ont accaparé cette pratique maintenant et en font leur chou gras.

L'Afrique a tellement coulé de larmes que sûrement certaines de nos mères ou sœurs ont fini par se dire: pourquoi toujours couler des larmes pour nous-mêmes, alors que nous pouvons le faire aussi pour les autres? Pourquoi pleurer pour ne rien obtenir ? Elles fondent donc leur association et attendent qu’une personne les sollicite au moment opportun. Ce sont des femmes dont on loue les services pour ‘’soutenir en larmes’’, des familles éplorées lors de certaines cérémonies funéraires, moyennant une rémunération. Ces femmes sont appelées les ‘’pleureuses professionnelles’’.


La démonstration d’une entrée en scène

Nous sommes à Kpapékou, dans la commune de Gagnoa, où nous avons accompagné une amie à l’enterrement de son grand frère. Le soir de notre arrivée, ce fut la veillée funèbre. Foulards sur la tête ou cheveux mal peignés, vêtues de tenues taillées pour la circonstance et dans des tissus rouges et noirs ou uniquement noirs, le corps badigeonné de boue, une dizaine de femmes courent à petites foulées, en s'approchant tout doucement du lieu où a été dressée une bâche avec des chaises. C’est le lieu de la veillée où était déjà réunie une foule. Elles arrivent sur les lieux de la cérémonie, élèvent la voix et font plusieurs fois le tour de la place. A la tombée de la nuit, le corps du défunt est soigneusement disposé sur un lit. Elles prennent place autour du corps et à même le sol, tandis qu’amis et connaissances de la famille du défunt prennent place dans des chaises bien disposées les unes après les autres. Elles crient et pleurent en se traînant par terre. Une d'entre elles tombe en transe: pieds, hanches et poitrine vibrent comme ceux d'une danseuse exotique. Assurément, ses mouvements font penser à une parade nuptiale. Vite, il faut la mettre hors d'état de nuire. Les autres accourent. On la fait coucher, on la maintient fermement au sol, on l'asperge d'eau et on la badigeonne de poudre de talc pour éloigner les esprits. La nuit avance, il est temps de faire place à la cérémonie de prière. Les pleurs de nos dames baissent de plus en plus de volume jusqu'à disparaître totalement avec le temps qui s'écoule. La cérémonie de prière terminée, place de nouveau aux pleurs et après, la danse jusqu’au petit matin.

Un scénario bien appris

Très tôt le matin, après avoir pris un copieux petit déjeuner, elles prennent place pour la phase finale du rituel. Le moment tant attendu arrive. Celui de l'arrivée du corbillard. Et c'est reparti. On entend des pleurs à peine audibles. L'apparition d'un véhicule noir attire l'attention des pleureuses. C'est le corbillard. Les pleurs et les cris se font de plus en plus vifs. Coups de tête au mur par-ci, acrobaties par-là. Elles se jettent dans les escaliers ou du haut des tables et chaises. Des camisoles s'envolent en lambeaux. Des soutiens-gorge très serrés lâchent prise sous la pression mammaire. Des paires de seins délicatement lubrifiées par un mélange onctueux de sueur et de larmes hypocrites s'en échappent, tandis qu'une brise impudique vient soulever les pans de ces quelques pagnes tenus juste à la taille par un bout de corde (Kéyiwa), pour laisser entrevoir : pantalon; pantacourt, culotte, slip, voire... string. Et le soleil met à jour jambes ou cuisses dont l’âge varie entre 25 et 50 ans.

Spectacle triste ou pittoresque?

Les hommes, avec une pudeur qui ne peut laisser personne indifférent, se cachent les yeux avec les mains en prenant soin de laisser un espace entre les doigts. (Il faut bien que quelqu'un l'explique aux générations à venir). Elles pleurent à chaudes larmes, appellent le mort, le supplient. Certaines feignent de se jeter au sol ou se brûler avec des tisons incandescents pour exprimer une douleur sans nom, pendant que d'autres s'accrochent au corps. « Non, ne t'en vas pas », « ne nous abandonne pas », « qui s'occupera de ta mère ? », « ne lui fais pas ça ! »…, ce sont autant de phrases que font ressortir certaines pleureuses pour réveiller la sensibilité de la foule. Un autre groupe de femmes et d'hommes les retient : « laissez le corps partir, il est grand temps que son âme repose en paix ». Pendant que des larmes de douleur giclent de la foule, des pardons fusent de partout. Ça y est, elles ont atteint leur but final : faire pleurer la foule, le jour même de l'enterrement. On glisse le corps tout doucement dans le corbillard et le cortège s’ébranle vers le cimetière soutenu toujours par les pleurs de nos chères pleureuses, en fond sonore.


Une organisation ficelée

Il faut savoir que l'univers des pleureuses est une organisation bien ficelée. Il y a des structures qui procèdent au recrutement de pleureuses professionnelles essentiellement d'ethnie Bété (originaire du centre ouest de la Côte d’Ivoire). Ces structures s'occupent également du décor du lieu des obsèques et de l'habillement du cadavre, et s'arrange même à trouver des "parrains" (des personnalités nanties, surtout politiques) dont la présence rehausserait la cérémonie. Ainsi, les jeunes filles, femmes et vieilles femmes qui sont sélectionnées pour pleurer font leurs scènes, le parrain mise, et la foule, émue, ne saurait faire autre chose que de les imiter. Et le tour est joué. Il y a certaines personnalités qui loueraient les services des pleureuses internationales qui vont jusqu'à Paris pour exercer leur métier. Mais combien gagnent-elles ? Leur salaire est discutable et varie en fonction de la position financière des parents du défunt. Mais si elles n’ont rien gagné à une cérémonie funéraire, c’est au moins 50.000 f Cfa.

Adèle Kouadio
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