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Art et Culture Publié le mercredi 17 octobre 2012 | Nord-Sud

Raphaël Lakpé, président du Cnp : “La presse ivoirienne n’a pas changé”

© Nord-Sud Par DR
Crise post-électorale: la presse nationale dans les kiosques à journaux
ABIDJAN, 1er mars 2011. Un homme devant un kiosque
La Côte d’Ivoire a mal à sa presse. Malgré des actions d’envergure entreprises les contenus des journaux restent encore à parfaire. Raphaël Lakpé, président du Conseil national de la presse (Cnp), donne son avis.

Six mois après un stage d’immersion de 15 rédacteurs en chef à Lille en France et un mois après les états généraux de la presse, quel visage présentent les journaux ivoiriens ?
Si on peut constater qu’il y a quelques améliorations, on ne peut pas affirmer que la presse ivoirienne a changé de visage. Elle est toujours la même, malheureusement. Il y a les mêmes abus, les mêmes manquements. Même si on note des efforts qui sont faits, on aimerait que la presse soit totalement de qualité. Qu’elle ne subisse plus les critiques des uns et des autres.
 
De quelle nature sont les manquements ?
Le paysage médiatique lui-même est divisé, si on peut s’exprimer ainsi, en deux pôles. On peut relever la presse pro-Gbagbo et pro-Ouattara. L’opposition et le parti au pouvoir. Malheureusement, entre les deux parties, il n’y a pas beaucoup de journaux, pour ne pas dire qu’il n’en existe pas. Donc, les analyses sont plus ou moins biaisées. Il y a beaucoup d’affirmations, il n’y a pas suffisamment de démonstrations. Il y a des proclamations, des accusations ou des dénonciations sans preuve. Des journaux font des affirmations et ne permettent pas à leurs lecteurs de vérifier les informations par eux-mêmes en leur donnant des éléments susceptibles de les aider à se faire une opinion. Le lecteur subit plutôt les humeurs du rédacteur.
 
Est-ce à dire qu’on ne peut pas soutenir une opinion et être professionnel ?
On peut le faire. La presse d’opinion, à mon sens, n’est pas à condamner, à proscrire. Elle est utile. Ce que nous disons au Conseil national de la presse (Cnp), c’est qu’on peut animer une presse d’opinion et rester professionnel. C’est-à-dire respecter les règles de la profession, travailler selon le code de l’éthique et de la déontologie que la profession elle-même s’est imposée.

Dans ce cas, sommes-nous en face d’un problème de formation du journaliste ou bien une volonté délibérée de ne pas respecter les règles de rédaction ?
Il y a les deux situations. Il n’y a pas beaucoup de rédacteurs qui ont la formation de journaliste. Ils se forment sur le tas et ils ne sont pas nombreux ceux qui acceptent d’apprendre et de faire des efforts. A côté d’eux, il y a un type de journalistes qui estiment qu’ils sont en mission, qu’ils ont un combat à mener, une opinion à soutenir. De ce fait, ils délaissent la pratique journalistique et se comportent comme des membres d’un parti politique qui se retrouvent, perdus, dans une rédaction.
 
Certains font une relation entre le manque de professionnalisme et la situation financière difficile des rédacteurs de presse…
Lorsque j’ai fait cette analyse devant un patron de presse, qui certainement connaît mieux la réalité de la profession, il m’a rétorqué que même si on donne un million FCFA par mois à certains journalistes, ils ne changeraient pas. Mais, il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de journalistes qui succombent à la tentation parce qu’ils travaillent dans des conditions difficiles. Ils sont mal payés et des fois, ils ne sont pas payés du tout. Et cela agit sur la qualité de leur production.
 
Au sujet des conditions salariales, vous étiez le médiateur entre les patrons de presse et les syndicats pour l’application de la convention collective des journalistes d’abord à 1.4 jusqu’à la fin de l’année et au fil des années pour atteindre 1.9. Quelle est la situation de son application sur le terrain ?  
Avant que le collège que je préside n’entre en jeu, celui qui était en place avait été médiateur et avait permis la signature d’une convention entre le patronat et les syndicats. Ils s’étaient accordés une période pour faire appliquer la convention. En attendant, ils s’étaient mis d’accord pour respecter les 1.400 points pour ce qui est des salaires. Récemment, nous nous sommes retrouvés puisque le protocole signé est arrivé à expiration (Ndlr : 31 août 2012), pour renégocier. Les deux parties s’étaient mises d’accord pour 1.700 points pour les salaires. Mais dernièrement, nous avons reçu de nouvelles propositions du Gepci (Ndlr : Groupement des éditeurs de presse de Côte d’Ivoire).
 
Le Gepci demande-t-il une baisse du point?
Oui ! Par rapport à ce que nous avions obtenu. Ce, en s’appuyant sur la situation difficile des entreprises de presse. Nous sommes en train d’analyser ce courrier qui nous est parvenu.
    
Si après constat il s’avère que des rédactions ne respectent pas les règles, de quels moyens le Cnp dispose-t-il pour rétablir l’ordre ?
Il y a le tribunal qui est là. La loi nous autorise à le faire. Comme nous agissons conformément à la loi, nous ne pouvons pas prendre directement des sanctions contre les entreprises de presse dans ce domaine.

Pourquoi les journalistes qui vivent cette situation ne la dénoncent pas ?
Même si nous parvenons à faire admettre les 1.900 points au Gepci et que le journaliste lui-même accepte 1.200, le Cnp ne peut rien faire.
 
Il se trouve que plusieurs décisions du Cnp ont été contestées et jugées partisanes par un certain nombre de journaux. De quoi s’agit-il ?
Le Cnp est comme un arbitre. Quand il siffle un penalty en votre faveur, il est un bon arbitre.  Et quand c’est contre vous, il est un mauvais arbitre. C’est un peu ce qui s’est passé. Nous ne faisons qu’appliquer la loi et faire respecter le code d’éthique et de déontologie. Récemment, nous avons sanctionné un quotidien qui a fauté. Cinq autres quotidiens ont estimé qu’ils devaient commettre la même faute. Naturellement, nous les avons sanctionnés comme nous avons sanctionné le premier. 

Eux, ils parlent d’acharnement…

 C’est faux de dire que nous en avons uniquement après un certain nombre de journaux. Nous sanctionnons les journaux sans tenir compte de leur couleur, de leur obédience. Nous sanctionnons ceux qui fautent. Pour être précis, récemment le quotidien Notre Voie qui a été suspendu a publié à sa 4ème de couverture des photographies de personnalités de l’ancien régime en les affublant pour certaines des titres  que l’Etat ne leur reconnaît pas et pour d’autres, des titres qu’elles n’ont plus.
 
Pouvez-vous donner des exem­ples ?
La loi dit qu’Aké N’Gbo n’a jamais été Premier ministre. Le journal met en 4ème de couverture Aké N’Gbo Premier ministre, en violation de la loi. A côté de cela, le même journal met en légende : Simone Ehivet Gbagbo, présidente du groupe parlementaire FPI, groupe qui n’existe plus. Deuxième faute qui viole le code d’éthique et de déontologie. Il ne respecte pas les faits. Or en journalisme, les faits sont sacrés.
 
Du moment où il y a une ordonnance qui dit qu’Aké n’Gbo n’a jamais été Premier ministre, n’y a-t-il pas de contradiction qu’on mette ex-Premier ministre devant son nom?
A notre niveau, qu’on mette Aké N’Gbo Premier ministre ou ex-Premier ministre, c’est la même chose. Puisque l’ordonnance dit qu’il n’a jamais été Premier ministre. Mais à ce niveau, le Cnp a estimé qu’on pouvait tolérer cette façon de présenter les choses. Ce que nous recherchons, ce n’est pas de brimer une rédaction mais d’amener les journalistes eux-mêmes à respecter la loi.
  
Face au tableau terne de la presse ivoirienne, y a-t-il espoir d’avoir en Côte d’Ivoire des journaux responsables d’une part et libres d’autre part ?

Il y a de l’espoir. A force, on arrivera certainement un jour à une presse de qualité. D’abord avec des journalistes responsables, respectueux de leur profession. Les régimes viennent et passent et nous restons journalistes. Comme c’est un métier qui nous permet de vivre, nous devons faire en sorte que notre métier soit respecté avant que les autres ne nous respectent.
Qu’en est-il de la liberté de la presse?

La presse est totalement libre en Côte d’Ivoire. D’abord pour créer un journal, on n’a pas besoin d’une autorisation. Il suffit de faire une déclaration auprès du procureur de la République en respectant les critères indiqués par la loi. Si vous obtenez le récépissé du procureur, votre dossier est envoyé au Cnp qui vérifie la conformité des documents et le journal peut être sur le marché. On ne peut pas dire que la presse n’est pas libre du moment où au niveau de  la création il n’y a pas d’entraves. Deuxièmement, le Cnp en tant qu’organe de régulation, n’intervient pas avant. C’est-à-dire qu’on ne va pas dans les rédactions pour savoir ce qu’on écrit ou pour orienter les écrits. C’est une fois le journal sur le marché, que nous intervenons. Il n’y a donc pas de censure.
 
Que dites-vous de l’attitude du lectorat qui est friand du sensationnel ?
Pour combien de temps ? Il y a des journaux qui ont fait du sensationnel pendant des mois et des mois en occupant les premiers rangs au niveau des ventes et qui n’existent pas aujourd’hui. Le sensationnel paye dans l’immédiat, mais à la longue, il se retourne contre le journal. Il ne faut pas aussi oublier que dans le métier on dit que ce qui fait l’évènement, ce n’est pas le train qui arrive à l’heure. C’est quand le train arrive en retard qu’il y a quelque chose qui se passe. C’est aussi l’extraordinaire qui fait la presse. Mais l’extraordinaire, il ne faut pas en abuser. Sinon à force de donner des scoops, quand il en manque, on est obligé d’en fabriquer. 

Interview réalisé par Sanou A

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