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Art et Culture Publié le samedi 21 mars 2009 | Fraternité Matin

Jimmy Hyacinthe : 18 ans déjà!

Sa passion fut la guitare. De ses débuts de musicien amateur et imitateur, jusqu’à sa confirmation en tant qu’instrumentiste de talent, N’goran Jimmy Hyacinthe fut fidèle à cet instrument auquel le public ivoirien et même au-delà du pays, l’identifiera. Héritier de la génération pop (années 1960-1970) dont il fut la figure la plus marquante en Côte d’Ivoire, il rompt résolument avec l’art d’Hendrix à la fin des années 1970 et se préoccupe désormais d’interroger le patrimoine musical du terroir kôdê (sous groupe baoulé). Il inscrivait par là, sa démarche artistique dans la droite ligne d’une véritable quête identitaire, à la suite d’Ernesto Djédjé.

Avec ce dernier, et Georges Diby, N’goran Hyacinthe (dit Jimmy) fait partie des créateurs de génie dans l’histoire de la musique ivoirienne ; une histoire qu’il marque indiscutablement des sons de sa guitare ainsi que de chansons comme Liké fê, Nclôo, Maquis lô, Manfêlélé, etc. On l’appelait “Monsieur guitare”. Mais pour le grand public, N’goran Hyacinthe, c’était avant tout et surtout le Goli. Et ce public n’a pas eu tort: le Goli suffit à la gloire et au génie de ce musicien trop tôt disparu. Comme la plupart des génies. Quelques notes en souvenirs de ce guitariste inoubliable.

La carrière solo

Jimmy Hyacinthe a signé de 1981 à 1990 cinq 33 tours : Maquis lô, Amouin sou ba, Rétro, 02 h du matin et Golitique (un album qui n’est jamais sorti et dont la bande se trouve au studio JBZ). Le plus remarquable d’entre tous ces disques est l’album Maquis lô (de six titres) qui sort en 1981. Jimmy Idriss, son producteur s’en souvient : “J’avais demandé à Jimmy de me faire quelque chose qui soit à la fois une synthèse de notre époque et un pont avec la génération actuelle ; quelque chose qui prenne en compte la vieille rumba, l’afro-cubain, la pop-music, le reggae... en somme un melting pot harmonique et rythmique. C’est tout cela qui a débouché sur “Maquis lô” que le public a approuvé (...). Jimmy a fait tout ce merveilleux album en trois jours de studio. On avait fait venir Lamine Konté pour la cora. C’était la première fois, à ma connaissance, que la cora intervenait dans la musique africaine de variétés”.

Quatre titres sur les six de cet album rencontrent l’adhésion sans réserve du public : Maquis lô (au maquis) qui parle de l’ambiance qui règne dans cet espace ludique très prisé des Ivoiriens, Man fê lélé (j’ai longtemps souffert), un slow très langoureux et lyrique qui raconte le parcours social de l’orphelin ; Liké fê (douce chose), texte paillard ; enfin, Aliê soutchin (le jour se lève), une plage musicale d’anthologie, de coloration bluesy. Côté style, le musicien a fait une sérieuse mue : son phrasé est devenu quelque peu jazzy, avec une nette influence de Georges Benson que l’on retrouve dans le titre Aliê soutchin. Le public accueille favorablement le disque, et Maquis lô figure au titre des meilleures ventes discographiques de la saison 1981. N’goran Hyacinthe est lauréat au « Référendum ID » ; il donne de nombreux concerts, fait beaucoup de télé ; il est de toutes les grandes rencontres musicales de l’année. En 1982, il surprend agréablement le public en proposant le Goly.

Jimmy Hyacinthe et le Goly

Dans cette Côte d’Ivoire du début des années 1980 acquise à la cause du makossa et du soukouss (dont le ziglibity d’Ernesto Djédjé remettait déjà en cause les hégémonies), l’entreprise était pleine de périls et d’incertitudes. Mais François Konian, toujours là où il y a du nouveau, croit en la chose. Il n’hésite pas à apporter son soutien financier à cette démarche de l’artiste. Les choses se passent par la précieuse entremise de R. Youzan Bi : “A nous autres, il fallait donc, après le ziglibity cogité et bien servi par Ernesto Djédjé et ses ziglibitiens, inciter nos musiciens qui le pouvaient à concevoir un autre rythme moderne à base d’un folklore ivoirien. Nous avions pensé au goly et avions rencontré Jimmy et Konian à la SIIS à deux ou trois occasions. Après quelque temps de réflexion et sans doute sous la poussée de Konian, le premier album de goly fut mis sur le marché, quelques mois plus tard”.

Deux soirées musicales seront consacrées à la présentation du disque ; la première a lieu à Abidjan, au Centre culturel français (CCF) le 08 janvier 1982 ; la seconde, à Bouaké, au Centre culturel Jacques Aka, le samedi 12 juin 1982. Henri Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale, assiste au concert de Bouaké.

N’goran Hyacinthe surprend agréablement le public en proposant une démarche musicale vraiment originale et résolument tournée vers la prise en compte des valeurs culturelles de son terroir. Le morceau Amoin Souba (le fétiche apparaît) apparaît ici comme un manifeste de l’esthétique du goly qui se présente comme un véritable spectacle aux formes multiples et achevées car intégrant merveilleusement les arts plastiques et chorégraphiques (par la mise en scène d’une danse ‘‘masquaire’’ en cercle tournant), le chant et la musique ; une musique où les instruments à vent du terroir (ici des cornes de buffle) dialoguent avec les saxophones, les trompettes et les trombones, tandis que la guitare ponctue les accents rythmiques des calebasses. C’est, au total une sorte d’exposé d’art dramatique et chorégraphique, car le goly est tout un art de la représentation.

Avec ce rythme et cette danse, le musicien réussit à établir le pont entre la tradition et la modernité en donnant au sein de la grande cité musicale urbaine, une place au paysan de la savane, concepteur, lui, d’une esthétique spécifique mais malheureusement cloisonnée dans l’espace restreint du village. Le produit est très bien accueilli.

Pour le grand public aussi bien que pour les spécialistes de la chose musicale, il est désormais l’homme du goly. Aussi, en 1987 récidive-t-il sur l’album Rétro. Mais le choix du public (sans doute influencé par celui des animateurs de radio), portera sur les titres vraiment ‘‘rétro’’ où le musicien reprend sous forme de ‘‘pot pourri’, des airs surannés des années 1960, et pis, sans y rien ajouter de nouveau. Les titres d’inspiration ‘‘goly’’ seront quant à eux, passés sous silence ! (…).

La fin de l’épopée

Par la suite, habité par le doute, écœuré par un manque de politique culturelle efficace dans le pays, déchiré entre sa foi en ses options musicales, son refus prononcé et déclaré de la compromission artistique et les froides exigences du show-biz, tiraillé aussi par d’incessants besoins financiers, l’homme observera une pause ; il perdra, conséquemment, en présence médiatique et en notoriété artistique, sur le plan local. Il n’a pas cependant oublié le goly auquel il se consacre dans l’intimité de son travail de créateur et de chercheur. On le redécouvre ainsi vers la fin de l’année 1990 à une émission musicale de la RTI enregistrée à Bingerville où il sert au public un titre goly assez plaisant, intitulé golitique. Il travaille aussi sur des rythmes abron et koulango (nord-est du pays).

Au sortir de l’année 1990, il a ainsi la tête pleine de projets, entre autres : la réalisation d’un album en Louisiane (USA) avec des partenaires (producteurs et musiciens) américains, et le musicien zaïrois Ray Léma. Il est même question d’une collaboration avec le jazzman américain Earl Klugh. Sa décision est prise et arrêtée de s’exiler à nouveau. Il a des coups de gueule dans la presse, où se dégage toute son amertume. Il dénonce l’anti nationalisme des médias d’Etat qui font la promotion des rythmes zaïrois et congolais au détriment des créateurs du pays, déplore le manque d’infrastructures écœurant qui y freine l’évolution des arts de la scène, menace de s’exiler, etc. Bref, c’est désormais un musicien très aigri que l’on découvre. Il enregistre cependant, durant cette période, l’album Golitique, au studio JBZ...

Le mardi 19 mars 1991, la nouvelle de son décès surprend tout le pays. Des rumeurs folles et fantaisistes entoureront ce décès ainsi que l’organisation des obsèques de l’artiste, qui donna lieu à des tracasseries et commentaires en tous genres.

Jimmy Hyacinthe a été inhumé le samedi 11 mai 1991 à Afotobo en présence du ministre de la Culture, Madame Henriette Diabaté. Il laisse une œuvre d’environ une trentaine de titres de ses propres compositions, sans oublier les nombreux arrangements qu’il a signés pour des artistes musiciens de Côte d’Ivoire et d’ailleurs.

19 mars 1991-19 mars 2009. Voilà 18 ans qu’il est ‘‘parti’’. Mais son œuvre, elle, est restée parmi nous. Pour notre plaisir. Même si nous ne la jouons pas/plus. Dommage !

Une correspondance de Tiburce Koffi (Paris)

Extraits de « Le Grand livre de la Musique ivoirienne » (Inédit).

Par Tiburce Koffi, Gustave Guiraud et Luc-Hervé Nko
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