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Politique Publié le jeudi 14 mai 2009 | Le Nouveau Réveil

Hommage à un pionnier de la classe politique ivoirienne : Gaston Boka-Mené, l`avant-dernier membre fondateur du PDCI

Cinq Ivoiriens figuraient dans la 17e promotion de l'École de médecine et de pharmacie Jules Carde de Dakar, parvenue à la fin de ses études en juin 1938. Quatre se destinaient à la carrière de médecin africain: Gabriel Amon Aka, Boka-Mené, Djessou Loubo et Hubert Varley. Le cinquième suivait une formation de pharmacien, Tanon Mangoua.

À la sortie de la promotion en cette fin d'année scolaire 1937-1938, la Côte d'Ivoire occupe la place la plus élevée du podium puisque le major des 22 élèves de la section médecine vient de ce pays: Augustin Djessou Loubo. Le deuxième Ivoirien le mieux placé par ordre de mérite vient en 7e position. Il s'appelle Gaston Boka Mené. C'est cet homme qui sera mis en terre ce jeudi 14 mai 2009, dans le village de Moutcho, près d'Agboville, où il a vu le jour voilà 92 ans.

Le docteur Boka-Mené était, avec Antoine Konan Kanga, l'un des deux ultimes survivants de la valeureuse phalange qui a donné naissance au Pdci en avril 1946. La formation qu'il avait reçue et le métier auquel elle lui avait ouvert la porte ne devaient l'obliger qu'à quatre activités: les soins à donner aux malades, la préparation des médicaments, les tournées dans les villages consacrées à la surveillance de l'hygiène, à la vulgarisation des notions de prophylaxie, au dépistage des maladies endémiques et sociales et aux mesures de défense sanitaire, et enfin la tenue des écritures et des registres réglementaires. Comment avait-il pu se laisser séduire, en outre, par la politique?

Chacun sait que l'École normale William Ponty de Gorée comme l'École de médecine et de pharmacie Jules Carde de Dakar ont été de véritables viviers des personnalités politiques qui combattraient, dans toute l'Aof, les affres de la colonisation et prendraient plus tard la relève de l'administration française.

C'est d'ailleurs un ancien de ces deux grands établissements, Félix Houphouet-Boigny, qui émergera un jour à la tête de la Côte d'Ivoire. Il n'a évidemment pas fait par lui-même, quand il était sur les bancs, la connaissance de tous ceux qui, comme lui, ont étudié là. Cependant, il ne lui était pas difficile de nouer des relations avec beaucoup, par le biais de l'association des anciens des deux écoles. En Côte d'Ivoire, ceux-ci étaient légion.

Si l'on ne parle que de l'École de médecine et de pharmacie Jules Carde, on peut rappeler que le docteur Léon Folquet était sorti de la deuxième promotion, en 1923. Étienne Lattier avait figuré dans la 3e promotion en 1924, celle qui précédait immédiatement la promotion d'Houphouët. Il y avait eu ensuite les docteurs Auguste Denise, Jean Bouchez, Kissi Yao et Robert Salmon dans la 6e promotion sortie en 1927. Il y avait eu Paul Émile, Amadou Yatassaye et Lambert Kouamé dans la 7e promotion sortie en 1928. Il y avait eu Bakassa Traoré, frère aîné de Madame Ouezzin Coulibaly, dans la 11e promotion sortie en 1932. Il y avait eu Georges Ndri Siefer et Éhouman Say Pierre dans la 13e promotion sortie en 1934. Il y avait eu Jean-Baptiste Boa Amoakon, Jean-Baptiste Agbassi et Jean-Baptiste Mockey (pharmacien) dans la 14e promotion sortie en 1935. Il y avait eu Jean-Baptiste Ecra, Akué Nanan, Blaise N'Dia Koffi, N'Da Éhoulet, Victor Biaka Boda, Émile Kipré Lou et Kimou N'Goran dans la 15e promotion sortie en 1936. Il y avait eu Jacques Dié Kacou dans la 16e promotion sortie en 1937, celle qui précédait la promotion de Gaston Boka-Mené.

C'étaient autant de personnes que la formation dans un creuset commun rapprochait du condisciple Félix Houphouet-Boigny et qui étaient susceptibles de se montrer sensibles au combat de cet homme, même si des désaccords pouvaient exister sur leurs méthodes.
Le docteur Boka-Mené était en tout cas de ceux qui partageaient sans réserve les analyses du futur président de son pays. Rien d'étonnant à cela: il venait d'un terroir abbey agité par un anticolonialisme ardent, qui avait été d'ailleurs la toile de fond de son enfance. Quand il voyait le jour en 1917, cela ne faisait pas encore dix ans qu'avait été noyée dans le sang la révolte des Abbey. Que s'était-il passé dans cette région?

Le territoire ivoirien tout entier avait vécu, jusqu'au début du 20e siècle, sous le régime du protectorat. Les chefs locaux, les organisations socio-politiques anciennes, les us et coutumes étaient respectés jusqu'à cette époque par le colonisateur, lequel versait même des redevances, qu'on appelait encore des "coutumes", aux peuples autochtones, en vertu des traités qui régissaient leurs relations.

C'était une situation qui ne pouvait malheureusement pas durer. L'exploitation des produits de cueillette et la création de routes indispensables à leur évacuation avaient progressivement conduit l'administration à instaurer des corvées que les populations acceptaient mal. À partir de 1901, la situation empira, par suite de l'introduction, cette année-là, d'un système fiscal particulièrement impopulaire, l'impôt de capitation. Il frappait tout homme et toute femme à partir de l'âge de quinze ans.

Que ce fussent cet impôt ou les corvées, ils furent perçus partout comme une exploitation de l'homme par l'homme, et, là où le colonisateur versait une "coutume", sa suppression passa pour une trahison pure et simple. Lorsque la colonie de la Côte d'Ivoire fut intégrée à l'Aof le 13 octobre 1904, la situation se détériora davantage, avec un système administratif colonial résolu à balayer les chefferies indigènes, bientôt remplacées par des chefs de canton et de villages imposés parfois, sans respect pour l'intimité culturelle des populations autochtones.

Dans notre pays, le peuple abbey fut l'un de ceux qui allaient réagir le plus vivement contre les abus de cette époque. Le commerce du caoutchouc, de la kola et des palmistes, et l'exploitation des essences de la forêt semblaient pourtant destiner la région à une vie économique paisible. C'était sans compter avec le refus des outrances par les populations locales. Elles réprouvaient une certaine désinvolture de l'administration à l'égard des traditions et des chefs. Elles refusaient des réquisitions en vivres et en main-d'œuvre, alourdies par la construction du chemin de fer dont les travaux, démarrés à Abidjan en décembre 1903, avaient atteint Agboville en 1908. Elles désapprouvaient les brutalités de la police dans la collecte des impôts et la confiscation des armes en possession des Abbey.

L'explosion ne tarda pas à se manifester. Dans les premiers jours de l'année 1910, on apprend qu'une vingtaine de kilomètres de rail ont été détruits à Agboville, que la ligne télégraphique de la ville a été coupée, que de nombreuses installations ont été incendiées. Quand on passe aujourd'hui par le village de Rubino, on ne peut s'empêcher de penser à la mémoire du sergent français du même nom, assassiné à cette époque pour avoir résisté aux populations de Bobobou hostiles au chemin de fer.

La répression qui va s'ensuivre est d'une ahurissante brutalité. Depuis Dakar, le gouverneur général de l'Aof envoie des contingents supplémentaires de troupes. 1400 soldats reçoivent ainsi l'ordre d'écraser la révolte abbey sans pitié, ce qu'ils feront effectivement. Un document qui circule actuellement sur le Net assure que des personnalités comme Bokassa (Boka Assa), Patassé, Sassou Nguesso sont des descendants d'insurgés abbey déportés en Centrafrique et au Congo, suite à la répression de 1910.

Tel est donc l'environnement de l'enfance du docteur Boka Mené. Ressortissant d'une région qui avait été balafrée par la barbarie de l'envahisseur, il était conditionné, dès le berceau, pour s'opposer à la lutte anticoloniale. Par conséquent, quoi de plus naturel pour lui que d'adhérer à la formation politique qui se proposait de conduire son pays à l'émancipation ?

Le mardi 9 avril 1946, à la réunion constitutive du Pdci qui démarre à 18 heures à L'Étoile du Sud, à Treichville, sous la présidence de Fulgence Brou, doyen d'âge, on n'est guère surpris de le compter parmi ceux qui porteront le nouveau parti sur les fonts baptismaux. Ils sont 34 camarades au total : Akré Ahobaut, Jacques Aka, Lambert Aka N'Dri, Martin Blagnon, Gaston Boka-Mené, Fulgence Brou, Casanova, Dorothée Da Sylva, Ousmane Diallo, Babacar Diop, Étienne Djaument, Philippe Franceschi, Germain Coffi Gadeau, Lucien Koffi, Antoine Konan Kanga, N'Dri Konan, Raphaël Konan, Félicien Konian Kodjo, Germain Coffi Kouadio, Koffi Kouadio, Rémy Kouadio, Kélétigui Kouisson, Augustin Lodougnon, Léonard Mé Koné, Nicolas, Paulin Ouinsou, Bernard Sangaret, René Séry Koré, Fily Sissoko, Papa Sow, Turbé Sow, Toubia, Ali Traoré et Pohi Zébango.

Boka Mené a alors 29 ans. Devenu médecin auxiliaire surnuméraire le 3 novembre 1938, il avait été titularisé en 1941, après avoir passé un an sous les drapeaux à Dakar au Sénégal, puis à Conakry et à Kankan en Guinée française. De 1941 à 1942, il avait exercé, toujours en Guinée, en qualité de médecin chef à Guékédou. Il était ensuite revenu à Dakar où il était resté de 1942 à 1945.

C'était seulement cette année-là qu'il était enfin autorisé à revoir son pays. Il servira, de 1945 à 1948, tour à tour à Dabou, Bobo-Dioulasso, Abidjan, Sassandra, Tinkodogo et à Ouagadougou. Il était ressorti de la Côte d'Ivoire en 1950, pour passer quatre ans au Soudan Français (Mali), où il rencontrera d'ailleurs son épouse française. En 1954, il est muté à Tiassalé, d'où il rejoint en 1955 la terre natale d'Agboville. Trois ans plus tard, il se fait placer en position hors cadre pour remplir un mandat électif. Il sera ainsi conseiller territorial de 1957 à 1958, député à l'Assemblée constituante de 1958 à 1959, député à l'Assemblée législative de 1959 à 1960, et enfin député à l'Assemblée nationale pendant vingt ans, de 1960 à 1980.

Frédéric Grah Mel
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